‹ L'esclave blancChapitre 10 sur 207 · CHAPITRE IV. \o · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. \o

Une partie de ses malheurs, clic les devait ;'i elle-même. Les airs île supériorité qu'elle prenail dans ses rapports avec les autres serviteurs la faisaient haïr d'eux; ils ne laissaient pas échapper une occasion de la mortifier et de l'humilier; elle en '-tait piquée au vil". Mais, bien que vaine de sa beauté et de la faveur de son maître, elle n'avait point mauvais cœur; le loi orgueil dont elle souffrit toute sa vie, chez elle comme chea moi, provenait d'un préjugé sans fondement, et cependant universel. Notre situation était en vérité si supérieure à cclie iU'> autres esclaves, que naturellement nous nous con>idérions comme d'une race supérieure. C'est sans doute sous l'influence de ces sentiments que ma mère, m'ayant dit quel était mon père, ajouta avec un sourire de joie et de fierté qui illumina son visage sous les funèbres teintes de la lièvre, que, tant du côté paternel que du coté maternel, le sang- qui roulait dans mes veines était le meilleur de toute la Virginie: i le sang des Moore et des Randolph ! » ajouta-t-elle avec orgueil.

Hélas! elle ne semblait pas, la pauvre femme, se douter que, nonobstant une si illustre origine, une seule goutte de sang africain, mêlée à celui de mes nobles aïeux virginiens, fût-ce celle de rois ou de chefs, suffirait à entacber toute ma généalogie et à me vouera un esclavage perpétuel sous le toit de mon propre père.

La communication de ma mère fit alors fort peu d'impression sur moi. Toute mon anxiété, toutes mes préoccupations, furent pour elle, qui avait toujours été la plus tendre et la plus dévouée des mères. Les progrès de sa maladie furent rapides, et le troisième jour après notre conversation elle cessa d'exister. Je la pleurai amèrement ; la violence de ma douleur ne put être de longue durée, mais mes esprits ne reprirent pas leur élasticité première. La gaieté insouciante qui jusqu'alors avait lui comme un rayon de soleil sur ma triste vie sembla m'abandonner. Ma pensée commença à se porter sou- \ent sur le secret dont m'avait instruit ma mère. Je ne puis

décrire l'effet que cette révélation produisit sur moi. Peutêtre l'espèce de révolution morale qui se lit sentir en moi devait-elle être attribuée au passage de l'enfance à un âge plus mur. Jusqu'à ee jour, les événements m'avaient semblé se succéder comme les visions d'un rêve, sans m'affecter profondément ni me toucher d'une façon durable. J'étais quelquefois chagrin , j'avais dos sujets de douleur et de contrariété, mais ces ennuis duraient peu, et comme le soleil après une pluie d'été se montre plus brillant qu'avant, de môme mes tristesses passagères le cédaient bien vite à nne gaieté (fautant plus vive, qui, à peine la mauvaise impression effacée, éclatait de nouveau, oublieuse du passé, insoucieuse de l'avenir. Dans cette gaieté, au surplus, on eût trouvé au fond bien peu de joie réelle. La source en était nne sorte d'insensibilité' imprévoyante, et on eût pu la comparer à un rayon de lune éclatant, mais froid. Cette situation d'esprit valait mieux pourtant que celle qui la suivit, et que je commençai de ressentir après la perte de ma mère. Je me trouvai alors en proie à des anxiétés indéfinissables, dont je ne pouvais découvrir ni la cause ni le remède. Il y avait comme un lourd poids sur ma poitrine; j'éprouvais des ardeurs vagues et des désirs que je ne pouvais satisfaire, n'en sachant même pas l'objet. Je demeurais souvent perdu en rêveries, sans pouvoir parvenir à fixer mon esprit sur quoi que ce fût de palpable, en sorte qu'après des heures de méditation apparente j'aurais été souvent assez embarrassé de dire à quoi j'avais pensé.

Quelquefois, pourtant, mes réflexions prenaient une forme plus précise. Je commençais à comprendre ce que j'étais, ce que j'avais à espérer. J'étais fils d'un homme libre, et cependant esclave! Doué par la nature d'une capacité qu'il ne me serait jamais permis de produire, je possédais des connaissances que. déjà il fallait cacher ! Esclave de mon propre père, serviteur de mon propre frère, qu'étais-je? une créature garrottée, enchaînée, captive, qui n'avait pas le droit de perdre

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