CHAPITRE XXXI. 2i
abriter. Mais qous fuyions à travers les marais et les landes de la Caroline, résolus à mettre, le [«lus tôt possible, un bon nom-
bre de milles entre nous et le voisinage de Loosalmehee. 11 \ avait plus de vingt-quatre heures que nous n'avions mangé; et pourtant nos esprits étaient dans un tel état d'excitation, que nous n'éprouvions ni faiblesse ni fatigue.
Nous nuns dirigions an nord-ouest, guidant notre course sur les étoiles, et qous devions a\oir fait bien du chemin, car nous ne nous étions pas arrêtés une seule fois, et nous avions marché d'un pas rapide toute la nuit. Nous traversions les bois de pins, qui étaient assez elair-semés pour que nous [Hissions \ | tasser presque aussi vite que sur une route. Parfois un marais, ou une apparence de plantation, nous forçait de faire un détour, mais, dès que nous le pouvions, nous reprenions notre direction.
Les ténèbres, qui, pendant les deux dernières heures rie la nuit, avaient été accrues par une brume assez épaisse, commençaient à céder aux premières lueurs grises du matin. .Nous suivions sous les pins une légère dépression du sol qui, desséchée en ce moment, devait à la saison humide former le lit de quelque ruisseau, et nous cherchions en cet endroit où nous cacher, lorsque soudain nous rencontrâmes au milieu d'un buisson, et la tète posée sur un sac de maïs, un homme qui paraissait endormi. Nous le reconnûmes tout d'abord. C'était uii esclave appartenant à une plantation contiguë à Loosahachee, et que nous connaissions un peu, mais qui, à ce que nous avions ouï dire, s'était évadé depuis deux ou trois mois. Thomas le secoua par l'épaule, et lui lit. en l'éveillant, une grande frayeur. Nous lui dîmes de ne point s'alarmer, attendu que nous nous étions évades nous-mêmes, et que nous avions grand besoin de son assistance, ('tant à moitié morts de faim, et dans un pays qui nous était totalement inconnu; L'homme eut d'abord l'air très-réservé et soupçonneux. Il semblait craindre que nous ne fussions envoyés pour le prendre au piège; mais, à la fin, nous réussîmes a dissiper ses doutes; et il ne fut pas
°2\i> L'ESCLAVE BLANC.
plutôt rassuré par nos explications, qu'il nous invita à le suivre, disant qu'il allait nous donner à manger.
Son sac de maïs sur l'épaule, il suivit pendant un mille et plus le petit ravin où nous l'avions trouvé, et qui aboutissait à un grand marais, ou plutôt à un étang planté d'arbres. Nous quittâmes alors le ravin, et longeâmes pendant quelque temps le bord de l'étang, jusqu'à ce que notre guide, étant entré dans l'eau, nous engagea à faire comme lui. Nous obéîmes; mais, avant d'aller loin, il posa son sac de maïs sur un arbre tombé, et, revenant en arrière, il effaça soigneusement les traces de nos pas sur la rive vaseuse de l'étang. Alors, il nous mena connue auparavant, dans la vase et l'eau jusqu'à la ceinture, pendant près d'un demi-mille. Les arbres gigantesques à travers lesquels nous barbotions s'élevaient de la surface de l'eau comme des colonnes, avec des troncs droits, ronds, blanchâtres, dépourvus de brandies, et leurs cimes touffues formant un dais épais au-dessus de nos tètes. Il n'y avait presque pas de végétation au-dessous, excepté une énorme espèce de vignes qui s'entrelaçaient comme de grands cables autour des arbres, et, s'élevant jusqu'au sommet, épaississaient encore au-dessus de nous le dais formé par le feuillage. Il était si impénétrable à la lumière, et les troncs des arbres étaient tellement rapprochés, qu'on ne pouvait voir qu'à une très-courte distance dans cette forêt aquatique.
L'eau commençait à devenir plus profonde, et le bois [dus sombre, et nous nous demandions où notre guide nous menait, lorsque nous arrivâmes à une petite île élevée de quelques pieds au-dessus de la surface de l'eau, et si régulière de forme , qu'elle avait tout l'air d'être artificielle. Peut-être ' était-ce l'œuvre des anciens habitants du pays et le siège d'un de leurs forts. Elle avait un acre environ d'étendue, et était toute couverte d'arbres, très-différents de ceux du lac qui l'entourait, et bien inférieurs comme taille et comme majesté. Ses bords étaient garnis de petits arbustes et de buissons dont l'abondant feuillage lui donnait l'apparence d'une masse de