CHAPITRE X.WUI
apprîmes tint- nous étions à quelques milles de la ville de Camden, et sur la grande route qui mène de cette ville à la Caroline du Nord. Nos vainqueurs, à ee qu'il parait, étaient du haut pays. Ils n'avaient point passé par Camden, mais ils
étaient entrés sur cette route tout près de l'endroit où ils nous avaient rencontrés. Ils se rendaient en Virginie pour acheter des esclaves.
Après avoir discuté la chose tout au long, ils se décidèrent à différer leur voyage d'un jour ou deux, et de nous emmener à Camden, dans l'espoir de trouver notre propriétaire et d'obtenir une récompense pour leur peine. Si personne ne nous réclamait sur-le-champ, ils pouvaient nous déposer dans la prison, annoncer notre capture dans les journaux, et s'occuper plus amplement de l'affaire à leur retour.
Le pot de whisky vidé, ils songèrent à se coucher. Il n'y avait que deux chambres dans la maison. L'hôtesse et sa fille en occupaient une, et l'on prépara pour eux des lits dans l'autre. Nous fûmes portés dans leur chambre ; et, après de nouvelles lamentations sur ce que l'hôtesse ne pouvait pas leur procurer des chaînes, ils examinèrent soigneusement et rattachèrent les cordes dont nous étions liés; puis ils se déshabillèrent et se jetèrent sur leurs lits. Ils étaient probablement fatigués de leur voyage, et le whisky augmentait leur somnolence; en sorte que bientôt tout annonça qu'ils étaient profondément endormis.
Je leur enviais ce bonheur; car mes liens et la position que j'étais forcé de garder m'empêchaient d'en faire autant. Les rayons de la lune pénétraient par la fenêtre et éclairaient parfaitement la chambre. Thomas et moi nous déplorions tout bas ootre triste condition, et nous y cherchions en vain quelque remède lorsque la porte s'ouvrit silencieusement. C'était la fille de l'hôtesse, qui venait vers nous d'un pas circonspect et une main levée, comme pour nous faire signe de nous taire. De l'autre, elle tenait un couteau; et, se baissant, elle coupa nos cordes à la hâte.
Nous n'osions parler; mais le cœur nous battait fort, et je suis sur que nos regards exprimaient notre reconnaissance. Nous nous étions relevés en faisant le moins de bruit possible, et nous gagnâmes à pas de loup la porte, lorsqu'une idée vint à Thomas. Il me posa la main sur l'épaule pour attirer mon attention, et il se mit à ramasser l'habit, les souliers et les autres vêtements d'un des dormeurs. Je compris son intention, et j'imitai son exemple. La petite fille parut étonnée et mécontente, et nous fit signe de nous en abstenir. Mais nous limes semblant de ne pas comprendre ses gestes; nous gagnâmes la porte en emportant les habits, et, traversant le passage, nous marchâmes avec lenteur et précaution pendant quelque temps, prenant bien garde que le bruit de nos pas ne donnât l'alarme. La petite fille, cependant, caressait le chien de la maison sur la tète, et le faisait tenir tranquille. Lorsque nous fûmes suffisamment loin, nous partîmes à toutes jambes, et nous ne cessâmes de courir que lorsque nous fumes tout à fait hors d'haleine.
Dès que nous fûmes un peu remis, nous quittâmes nos haillons et les cachâmes dans les buissons. Par bonheur, les vêtements que nous avions emportés nous allaient passablement, et nous donnaient une apparence plus respectable et moins suspecte. Nous refinies deux ou trois milles, jusqu'à un chemin qui croisait le notre et qui allait vers le Sud.
Jusqu'alors Thomas n'avait pas ouvert la bouche; c'est à peine s'il semblait écouter mes remarques ou les questions que je lui faisais de temps en temps. Quand nous arrivâmes à ce nouveau chemin, il s'arrêta soudain et me prit par le bras. Je supposai qu'il allait se consulter avec moi sur le parti à prendre; et ma surprise fut grande lorsque je l'entendis me dire :
— Àrchy, je vous quitte ici.
Je ne pouvais imaginer à qui il en avait, et mes regards lui demandèrent une explication.
— Vous voici, dit-il, sur la route du Nord. Vous êtes bien
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velu, et avez assez d'instruction pour être contre-maître. Vous pouvez facilement passer pour homme libre. Il \u\\< sera Tort aisé de gagner ces États libres, dont je \<»us ai entendu parler si souvent. Si je vais avec vous, on nous arrêtera tous deux pour nous questionner. Nous serons poursuivis, et, si nous restons ensemble et que nous suivions cette route, nous serons infailliblement pris. Il \ a loin d'ici au\ Étais libres, et j'ai peu <le chances et point d'espoir d'y jamais parvenir; et, si j'y parvenais. qu'j gagnerais-je? Je veux essayer encore des l>ois, et faire comme je pourrai. Je saurai retrouver uotre ancienne place: — mais vous, Ârchy, vous pouvez mieux faire; unis êtes sûr de gagner le Nord. Partez, mon gain m; — partez, et que Dieu vous bénisse!
J'étais tout ému, et je fus quelque temps sans pouvoir repondre. L'idée d'échapper à tant de dangers et de misère et de me trouver sur une terre où je pourrais porter le nom el jouir di^ droits d'homme libre, cette idée m'éblouissait l'esprit au point de me l'aire oublier presque tout autre sentiment. Cependant mon affection pour Thomas et la reconnaissance que je lui devais combattaient ces espérances, et une vois partie du fond de mon cœur me disait de ne point abandonner mon ami. Après une trop longue pause et une trop longue hésitation, je répondis. Je parlai de ses blessures, de l'amitié que nous nous étions jurée, du danger auquel il s'était si récemment exposé pour moi, et je déclarai que je voulais rester avec lui jusqu'au bout.
Je parlais, j'en ai peur, avec trop peu de zèle et de conviction. Du moins, tout ce que je disais ne lit que confirmer Thomas dans son dessein. Il répliqua que ses blessures étaient •■il voie de guérison et qu'il était déjà presque aussi fort qu'auparavant. Il ajouta que, si je restais avec lui, je pourrais me faire beaucoup de mal sans aucune chance de lui fane du bien. 11 m'indiqua la route, et, d'une voix pleine d'énergie et d'autorité, il m'invita à la suivre, tandis * j n " H prendrait celle du Sud.
Une fois que Thomas avait pris son parti, il parlait avec une fermeté suffisante pour intimider les plus récalcitrants. En ce moment je n'étais que trop disposé à céder. Il vit que je faiblissais et poursuivit sa victoire.
— Allez, Archy, répéta-t-il, allez! Si ce n'est pas pour vous, que ce soit pour moi! Si vous restez avec moi et que \ous soyez pris, je ne vous le pardonnerai jamais!
Peu à peu mes bons sentiments m'abandonnèrent, et je finis par consentir à notre séparation. Je pris Thomas par la main, et je le pressai sur mon cœur. Jamais il n'exista de plus noble caractère: — je n'étais pas digne de m'appeler son ami.
— Dieu vous bénisse, Archy! dit-il en me quittant.
Je restai à le contempler tandis qu'il s'éloignait d'un pas rapide; et je me sentais près de rentrer sous terre de honte et de mortification. Une ou deux fois, je fus sur le point de le suivre; mais une prudence égoïste me retint. Lorsqu'il fut hors de vue, je me remis en route. C'était une lâche désertion, que l'amour même de la liberté ne pouvait excuser.