CHAPITRE WXllI. -2->:i
L'hôtesse leur dit que, selon toute1 probabilité, nous étions dès évadés, car. depuis quelque temps, le voisinage en était infesté. Une compagnie de cinq ou six hommes sortait depuis
deux ou trois nuits pour donner la chasse à ces coquins, et en avait, à l'improA iste, rencontre toute une bande endormie autour d'un l'eu, dans les bois.
Cette bande paraissait trop forte pour être prise aisément, mais il fut résolu qu'on ne laisserait point échapper les drôles, d'autant plus que l'homme dont on les croyait les esclaves, et qui était du nombre des chasseurs, déclara ouvertement qu'il aimerait mieux qu'on les tuât tous que de les laisser rôder dans le pays sans Utilité pour lui et au détriment de ses voisins.
La compagnie se sépara, et chaque homme s'avança d'un point différent. A un signal donné, tous firent feu, puis, piquant des deux, ils s'en revinrent chacun de son côté. Personne n'était resté' pour voir le résultat de la décharge; mais, comme ils étaient tous bons tireurs, ils supposèrent que la plupart des évadés étaient tués ou dangereusement blessés; et. comme nos habits étaient ensanglantés et que l'un de nous était blessé, il était probable, dit-elle, que nous faisions partie de cette même bande.
D'après la conversation de cette femme et de ses hôtes, il paraît que l'attaque meurtrière qui avait été si funeste à nos compagnons, mais qui était destinée à une autre troupe d'évadés, s'exécute parfois dans la Basse-Caroline, lorsque dos chasseurs tombent sur une bande de fugitifs trop nombreuse pour être facilement arrêtée.
ha dispersion des assaillants, et leur retour isolé après avoir tin'1, n'est que l'effet d'un ancien préjugé traditionnel. D'après la loi do la Caroline, tuer un esclave est considéré comme un meurtre; et. quoique probablement cette loi n'ait jamais été appliqué'!', et ({lie sans aucun doute elle fût traitée, [>ar un jury do propriétaires d'esclaves, comme une absurdité passée de mode, il n'en reste pas moins dans les esprits une certaine
impression d'horreur à l'idée de verser du sang de propos délibéré, et une sorte d'appréhension superstitieuse de se voir appliquer cette loi surannée. Pour endormir leur conscience et pour éviter la possibilité d'une investigation judiciaire, chacun des agresseurs a soin de ne point regarder ses compagnons lorsqu'ils font feu , et aucun ne va sur les lieux pour constater le nombre des morts ou des blessés. Les pauvres diables qui n'ont pas eu le bonheur d'être tués sur le coup sont livrés aux longues tortures de la soif, de la lièvre et des plaies qui s'ulcèrent; et, lorsqu'enfin ils expirent, leurs squelettes restent à blanchir sous le soleil de la Caroline, en témoignage de civilisation et d'humanité.
Tandis que nos ennemis étaient à souper, la fdle de l'hôtesse vint nous regarder dans le passage. C'était une jolie enfant, et ses doux yeux bleus s'emplirent de larmes à notre vue. Je lui demandai de l'eau. Elle courut nous en chercher, et demanda si nous ne voulions pas manger. Je lui dis que nous étions à moitié morts de faim, et, dès qu'elle l'apprit, elle disparut, et revint, bientôt avec un gros morceau de pain.
Nos bras étaient attachés si serré, que nous ne pouvions nous en servir ; la petite fdle rompit le pain et nous le fit manger.
N'est-ce pas là une preuve que la nature n'a jamais voulu faire de l'homme un tyran? L'avarice, un aveugle besoin de domination, les suggestions mensongères, mais spécieuses, de l'ignorance et de l'emportement, s'unissent pour le rendre tel, et la pitié finit par être bannie de son âme. Alors elle cherche un refuge dans le cœur de la femme, et, lorsque les progrès de l'oppression l'en chassent, avant de prendre son essor vers le ciel, elle s'arrête, triste et hésitante, dans le sein de l'enfant ï .
En écoutant avec attention la conversation des voyageurs, — car dans l'intervalle l'hôtesse leur avait apporté un pot de whisky, <>t ils étaient devenus très-communicatifs. — nous