CHAPITRE XXXIV
C'était une heureuse trouvaille; car, comme j'étais sur la route nue devaienl suivre les voyageurs auxquels j'avais échappé, dès qu'ils se remettraient en marche, je courais un danger manifeste d'être rejoint et reconnu. Voyant que mon
cheval avait de raideur et du fond, je lui lâchai la bride et allai grand train. Mon bonheur ne s'arrêta pas là. car, ayant mis la main dans la poche de mon nouvel habit, j'en tirai un portefeuille dans lequel, indépendamment d'un tas de vieux papiers, je trouvai, après examen, une fort jolie somme d'argent en billets de banque. Celte découverte redoubla mon ardeur, et je continuai d'aller tout le jour, ne m'arrétant qu'à de courts intervalles pour faire souffler mon cheval à l'ombre d'un arbre.
Vers le soir, je me procurai un souper, et à mon cheval de l'avoine, à une petite auberge borgne; puis je repartis lorsque la bine se leva. Le matin, mon cheval était complètement éreinté. Reconnaissant de ses services, — car, d'après mon calcul, il m'avait fait faire plus de cent milles dans les vingt-quatre heures, — je lui ôtai sa selle et sa bride, et je l'envoyai se restaurer dans un champ de blé. Je poursuivis alors mon voyage à pied ; car je craignais, si je gardais le cheval, que sa possession ne m'attirât quelque difficulté; et, par le fait, il était tellement fourbu, qu'il m'aurait rendu fort peu de services. J'avais une bonne avance sur les voyageurs, et je ne doutais pas que je pusse aller aussi vite à pied qu'ils iraient à cheval.
Avant le coucher du soleil, j'arrivai à un gros village. Je m'y accordai un bon repas et une bonne nuit. J'en avais grand besoin, car les veilles, le jeûne et la fatigue, m'avaient épuisé. Je dormis dix heures, et m'éveillai avec une vigueur nouvelle. Je me remis alors en marche, sans beaucoup d'inquiétude, ne m'arrétant que rarement par prudence, et avançant aussi rapidement que possible. Je traversai ainsi la Caroline du Nord et la Virginie, franchis le Potomac, entrai dans le Maryland, et, évitant Baltimore, passai en Pennsylvanie, où
je me félicitai de fouler enfin un sol cultivé par des hommes libres.
J'avais à peine dépassé la frontière, que le changement devint visible. Le printemps ne faisait que de naître, et tout commençait à se renouveler, à verdir, à s'embellir. Les champs, bien cultivés, les nombreux petits enclos, les belles et grosses fermes, qui abondaient le long de la route, les jolis villages et les villes affairées, jusqu'aux routes elles-mêmes, qui étaient couvertes de chariots et de voyageurs; tous ces signes de bien-être et de prospérité me prouvaient que je voyais un pays où le travail était honorable, et où chacun travaillait pour soi. C'était un spectacle réjouissant et qui contrastait fortement avec tout ce que j'avais vu dans la première partie de mon voyage, où une mauvaise route solitaire m'avait conduit à travers une suite monotone de bois inutiles, de champs déserts envahis par les genêts et les molènes, ou de champs tout près d'être désertés, coupés de ravins, stériles, et offrant tous les symptômes d'une culture négligente et sans profit. Çà et là j'avais rencontré une misérable maison, et, une fois dans l'espace de cinquante lieues, un village tout délabré avec un palais de justice, une ou deux boutiques et un rassemblement d'oisifs devant la porte d'une taverne.
J'étais désireux de voir Philadelphie; mais je craignais que cette ville, si proche de la frontière des Etats à esclaves, ne fut infestée de leur esprit; car les pires fléaux sont les plus contagieux. Je la laissai donc de côté et me hâtai vers New -York. Je traversai le noble Hudson et j'entrai dans la ville. C'était la première cité que je voyais, la première, du moins, qui méritait ce nom; et quand je contemplai son vaste port couvert de vaisseaux, ses longues files de magasins, ses rues nombreuses, ses splendides boutiques, et toute cette fourmilière de gens affairés, je fus ('tonné et ravi de l'idée nouvelle que ce spectacle me donnait des ressources de l'art et de l'industrie humaine. J'en avais bien entendu parler; mais, pour sentir, il faut voir.
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Pendant plusieurs jours, je ne li> que parcourir les pues, examinant avec une insatiable curiosité. New-York était alors bien inférieur à ce qu'il doit être devenu, et les restrictions commerciales qui prévalaient devaient tendre à diminuer ses affaires et son mouvement. Mais, dans ma rustique inexpérience, la \ill<i me semblait presque interminable, et le bruit des camions et «les voitures sur le pavé, l'affluencc qui eneombrail les nies, dépassaient de beaucoup l'idée que je m'étais faite d'une grande ville.
rétais à New-York depuis une semaine, et je me tenais, une après-midi, devant une pelouse triangulaire, près du centre de la ville, regardant un bel édifice de marbre blanc, qu'un passant m'avait dit être l'Hôtel de Ville, quand soudain je me sentis saisir rudement le bras. Je me retournai, et. à ma grande horreur, je reconnus le général Carter. — l'homme qui, dans la Caroline du Sud, s'était appelé mon maître, mais qui, dans un pays fier de son titre d'Etat libre, n'aurait pas dû avoir de droit sur moi.
Que personne ne soit la dupe du titre mensonger ques'arrogent les États du Nord de l'Union américaine. Comment peuvent-ils prétendre à ce titre d'États libres, après avoir fait avec les propriétaires d'esclaves un marché qui les oblige de remettre aux mains de ses oppresseurs chaque malheureux évadé qui se réfugie sur leur territoire? Les bonnes gens des États libres n'ont pas eux-mêmes d'esclaves. Oh ! non. L'esclavage, ils l'avouent, est une horrible énormité. 11 n'ont pas d'esclaves eux-mêmes; ils se contentent d'être les huissiers et les recors de ceux qui en ont!
Mon maître. — car. même dans la libre cité de New-York, je devais continuer de l'appeler ainsi, mon maître m'avait saisi par un bras, et un de ses amis me tenait par l'autre. Il m'appelait par mon nom, et dans le trouble de cette soudaine surprise, j'oubliai combien il était impolitique à moi d'avoir l'air de le connaître. La foule commença à s'assembler autour de nous. Lorsqu'on apprit que j'étais arrêt»'' comme esclave
marron, quelques personnes parurent révoltées de l'idée qu'un blanc pût être en butte à une pareille indignité. Elles semblaient croire qu'il n'y avait que les noirs qu'il fût légitime d'enlever de la sorte. Telle est, en effet, l'infatigable habileté de la tyrannie, que les hommes libres eux-mêmes ne peuvent la chasser complètement de leurs cœurs, et qu'il n'est pas un préjugé, né, comme tout préjugé, de l'ignorance et de la suffisance, qu'elle ne sache tourner à son profit.
Quoique plusieurs des assistants ne se fissent pas scrupule d'user d'expressions très-fortes, ils ne tentèrent point de me délivrer, et je fus traîné vers ce même Ilotel de Ville que je venais d'admirer. Je fus conduit devant le magistrat qui siégeait; quelques questions furent faites et il y fut répondu; des serments furent prêtés et on fit quelques écritures. Je n'étais pas revenu du premier trouble de mon arrestation, et cet attirail de tribunaux et de constables était une horrible espèce de danger auquel je n'étais nullement accoutumé ; en sorte que je sais à peine ce qui fut dit ou fait. Mais, autant qu'il m'en souvienne, le magistrat refusa d'agir, quoiqu'il consentît à me retenir en prison jusqu'à ce que je pusse être traduit devant un autre tribunal.
L'ordre fut donné, et je fus remis à un officier de justice. La salle était remplie par la foule qui nous avait suivis de la rue. On s'assembla autour de nous quand nous sortîmes ; et je pus voir à l'expression des figures et aux paroles qui échappèrent, qu'on était fort disposé à favoriser mon évasion. J'affectai, d'abord, beaucoup de soumission envers l'officier; mais à peine avions nous fait quelques pas, que, par un élan soudain, je me dégageai de son étreinte et m'enfonçai dans la foule, qui s'ouvrit pour me laisser passer. J'entendis du bruit, de la confusion et des clameurs derrière moi; mais en un moment j'eus dépassé l'enclos de l'Hôtel de Ville; et, traversant une des rues qui le bordent, j'enfilai une ruelle étroite et tortueuse. Les passants ouvraient de grands yeux en me voyant courir, et quelques-uns crièrent : An voleur! Un ou deux pa-