CHAPITRE XXXIV. 25;i
rurenl tentés de m'arrôter; mais je fis plusieurs détours, et, voyant nue je n'étais pas poursuivi, je me misa marcher d'un pas ordinaire.
Ce n'est pas aux lois de New-York, c'est au bon vouloir de ses habitants, que je rends grâce de cette évasion. L'égoïsmc égare sou vent les législateurs: l'instinct du peuple est presque toujours sur. Il est vrai que les instigations artificieuses de hommes vendus à l'oppression, jointes à L'intérêt qu'ont les voleurs d'une grande ville à exciter le désordre, peuvent pousser de temps en temps la jeunesse, l'ignorance, l'irréflexion et la dépravation, à (\v> actes «le violence en faveur de la tyrannie. Mais l'amour de la liberté est si naturel aux hommes, que sa flamme n'est pas plus vive dans l'âme des sages et des héros qu'elle ne Test dans les cœurs ignorants et irréfléchis, lorsqu'elle n'est pas étouffée par quelque préjugé excité à dessein, quelque basse passion, ou quelque sinistre influence.
En parcourant les nies précédemment, j'avais découvert la route du Nord ; et je pris cette direction, résolu à secouer de mes pieds la poussière d'une ville où j'avais été si près de retomber dans la servitude.
Je voyageai toute la journée; — et, la nuit, l'aubergiste ebez qui je logeai m'apprit que j'étais dans l'État du Connecticut. Je continuai ma fuite pendant plusieurs jours, à travers un beau pays de collines et de montagnes, comme je n'en a\ais pas encore vu. La magnificence de ce paysage, plein de ruchers et de précipices, formait un admirable contraste avec l'excellente culture des vallées, où tout respirait l'aisance et l'amour du travail. Il n'est pas de sol ingrat pour le bras auquel la liberté donne du nerf.
Je savais que Boston était le grand port de mer de la Nouvelle-Angleterre; c'est là que je dirigeai mes pas, décidée quitter une terre, attrayante sans doute, mais dont les lois ne me reconnaissaient pas homme libre. A mon approche de la ville, le pays perdit beaucoup de son pittoresque et de sa grandeur; mais cette perte fut compensée par la beauté supérieure à
mes veux de ses champs cultivés et des habitations semées le
long de la route en si grand nombre, que les environs de la ville semblaient presque ne former qu'un long village. La ville elle-même, assise sur des collines, et qui se voyait à une distance considérable, terminait noblement la perspective.
Je traversai sur un pont une large rivière, et j'entrai bientôt dans la ville, mais je ne m'arrêtai pas pour l'examiner : la liberté m'était trop précieuse pour être sacrifice à une vaine curiosité. La populace de New-York m'avait délivré, la populace île Boston pouvait se plaire à me replonger dans la servitude Aussi vite que me le permirent les rues tortueuses et irrégulières, je gagnai les quais. Beaucoup de vaisseaux étaient désemparés et pourrissaient dans les docks; mais, après bien des recherches, je trouvai un navire qui était sur le point de faire voile pour Bordeaux. Je m'offris comme matelot. Le capitaine me questionna, et rit de bon cœur de mon air gauche de paysan; mais, à la fin, il consentit à me prendre à demi-solde. Il m'avança un mois de paye, et le second lieutenant, qui était un beau jeune homme, et qui avait l'ait de compatir à mon isolement et à mon ignorance, m'aida à acheter les vêtements qui me seraient nécessaires pour le voyage.
En quelques jours, la cargaison fut complète et le vaisseau prêta mettre en mer. Nous quittâmes îe quai, nous nous Ira vàmes un passage parmi les innombrables îlots et les nombreux promontoires du havre de Boston, nous dépassâmes le château et le phare, renvovàmes notre pilote, et, toutes voiles dehors, et secondés par une fraîche brise, nous laissâmes la ville derrière nous.
Comme je me tenais sur le gaillard d'avant et regardais vers la terre, qui ne paraissait plus que comme une petite raie à l'horizon et s'effaçait rapidement à nos yeux, je crus me sentir déchargé d'un grand poids. Les chaînes avaient disparu, je me sentais libre ; et, comme je contemplais le rivage qui se nuirait très-vite, mon sein s'enfla d'un orgueilleux dédain, — un dédain mêlé de sécurité.