‹ L'esclave blancChapitre 13 sur 207 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

de son âme, il m'aperçut. « Voilà Archy, dit-il. je parie cent contre un que je ferai «le lui le meilleur domestique «lu monde; c'est un brillant sujet et qui serait parfait, sans l'excessive indulgence qu'avait pour lui le pauvre James. Donnezle-moi, mon père, car. vous le savez, j'ai diantrement besoin d'un autre domestique. »

Sans s'arrêter à attendre une réponse, il sortit de la salle ayant à \ < > i r . le matin même, deux courses de chevaux et un combat de coqs par-dessus lo marché. Il n'y avait personne à talde que son père. Le colonel Moorese tourna de mon côté. Il commença par me louer de mon attachement à son pauvre tils .lames. Comme il prononçait le nom de son lils, des larmes roulèrent dans ses yeux, et, pendant quelque temps, il ne put articuler une parole. Il se remit pourtant et ajouta . « J'espère, maintenant, que vous reporterez le même zèle et la même affection sur la personne de William. »

Il ne fallut rien moins que de telles paroles pour m'arraeher à ma torpeur, .le savais que maître William était un vrai tyran chez qui l'endurcissement de l'usage et du préjugé avait depuis longtemps étouffé le peu de bonté naturelle dont il avait été doué: à en juger par les paroles qui venaient de lui échapper, son penchant prononcé à la cruauté n'avait fait, en son absence, que croître et embellir, et il en était venu à ériger l'oppression en théorie et en science. Je savais aussi que. depuis son enfance, il m'honorait d'une haine toute particulière, et je devais tout au moins craindre qu'il n'eût songé aux moyens de m'infliger avec usure les sévices et les outrages dont la protection de son jeune frère m'avait jusqu'alors préservé.

Je ne me vis donc pas sans effroi ni horreur en danger de tomber en de pareilles mains. Je me jetai aux pieds de mon

maître et le conjurai, avec toute FéloquenCO du désespoir et

de la crainte, de ne me pas donner à maître William. Les termes dans lesquels je parlai de son fils, bien qu'adoucis autant qu'il me le fut possihle, et l'épouvante qui me gagnait

à Tidéo de tomber sous sa dépendance, irritèrent le colonel. Le sourire quitta ses lèvres, et ses sourcils se contractèrent. A ces signes, désespérant d'éviter le malheureux sort qui m'attendait, je nie laissai entraîner à une bien folle et bien téméraire action. La perspective de devenir l'esclave de maître William me donna de la hardiesse et j'osai faire allusion, d'une façon, il est vrai, détournée et timide, à la révélation que m'avait faite ma mère à son lit de mort; j'osai même risquer un demi-appel à la tendresse paternelle du colonel Moore. D'abord, il ne sembla pas me comprendre; mais, du moment où il crut m'avoir entendu, son visage devint menaçant et sombre comme un ciel d'orage; il pâlit et l'instant d'après devint très-rouge : la rage et la confusion semblaient, à ce moment, se partager son âme,. Je me crus perdu et j'attendis, tremblant, l'explosion de sa fureur. Mais, après un moment de lutte, le colonel sembla reprendre son sang-froid, son sourire habituel reparut, et, sans répondre à mon dernier appel, sans même paraître l'avoir compris, il se borna à me dire qu'il ne pouvait rejeter la demande de maître William, ni comprendre la cause de ma répugnance à servir son fils. « C'était, me dit-il, une grande folie à moi. )> Cependant, il voulait bien me laisser le choix d'entrer au service de maître William, (tu d'aller travailler aux champs. Cette alternative assez peu agréable me fut posée d'un accent et d'un air qui n'admettaient pas de réplique et ne me laissaient que la simple liberté de l'option. Je savais quels rudes labeurs, quelle maigre chère et quels mauvais traitements étaient le partage des esclaves employés aux travaux des champs: mais tout me sembla préférable à tomber sous la coupé directe île maître William. Je fus piqué, d'ailleurs, du ion léger dont ma requête avait été reçue et je n'hésitai pas. Je remerciai le colonel de sa grande bonté, et je choisis d'aller aux champs. 11 sembla surpris de cette préférence, et, avec un sourire voisin du sarcasme, il m'ordonna de me mettre à la disposition de M. Stubbs.

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I n contre-maître (overseer) est considéré dans toutes les provinces d'Amérique où règne l'esclavage à peu près du même œil dont on regarde le bourreau dans les pays sans esclaves, et, connue l'office de ce dernier, bien qu'utile et nécessaire, n'a jamais pu pourtant devenir honorable, de môme la charge de contre-maître est vouée à un éternel mépris. La jeune daine qui mange de grand appétit un quartier d'agneau ne peut se défendre (rime sentimentale horreur pour le boucher qui a tué l'innocent animal servi pour sa réfection; de même le planteur, qui vit luxueusement du travail de ses esclaves, a de l'éloignement, malgré lui, pour l'homme qui tient le fouet et conduit le bétail humain. Il est assez semblable au receleur qui ne volerait pas lui-même, mais qui encaisse volontiers les profits du vol. Or, un voleur n'est qu'un voleur; mais un contre-maître est... un contre-maître. Le propriétaire d'esclaves se décore de l'honorable qualification de planteur; le receleur de biens volés prend celui de négociant. Ton> deui peuvent aller de pair. C'est avec de ces misérables équivoques que les hommes réussissent à se tromper euxmêmes, et quelquefois le monde avec.

Le contre-maître de Spring-Meadow était un M. Thomas Stubbs, personnage dont le nom, le visage et le caractère m'étaient parfaitement connus, bien que, jusqu'alors, je n'eus.se eu, grâce à Dieu, que très-peu de relations avec lui.

C'était un gros homme d'environ cinquante ans, de tournure des plus vulgaires, dont la petite tète ronde, couverte dîme épaisse foret de cheveux emmêlés, lui rentrait dans les épaules. Sa face était curieusement tachetée et marbrée de plaques rouges, brunes ou grisâtres; le soleil, le whisky, la fièvre, avaient, à tour de rôle ou simultanément, collaboré à cet aimable tatouage. On le voyait généralement à cheval, incliné sur l'avant de la selle, et brandissant un long et gros fouet muni de cordelettes en peau de vache qu'il appliquait de temps en temps sur la tète ou sur les épaules de quelque malheureux esclave.

Sa conversation, ou plutôt la suite doses commandements, n'était guère qu'une litanie de jurons du milieu desquels il . n'était pas aisé de dégager un sens quelconque. On n'avait pas mémoire de l'avoir entendu commencer ou linir une phrase autrement. Toutefois, la brutalité de M. Stubbs ne se manifestait dans tout son beau que lorsqu'il était seul aux champs; car le colonel Moore ou tout autre gentleman venaitil à passer par là. aussitôt le farouche contre-maître prenait un air de douceur et de modération édifiant, et, ce qui paraîtra plus étonnant, trouvait moyen, en parlant, de ne pas lâcher plus d'un juron ou deux par phrase.

M. Stubbs, dans la conduite de la plantation, on peut le croire, ne s'en tenait pas aux paroles. Il se servait du fouet autant que de la langue, quelquefois même un peu plus. Le colonel Moore avait été élevé à l'européenne, et, comme tout homme élevé n'importe où, excepté pourtant dans les pays à esclaves, faisait profession d'une vraie répugnance pour les cruautés inutiles. Habituellement, une fois par semaine au moins, quelque acte violent de ce genre commis par le brutal contre-maître mettait le colonel hors de lui. Mais, sa bile une fois exhalée, il laissait aller les choses comme devant. La vérité est que M. Stubbs entendait à merveille le rendement et la culture; on ne pouvait sacrifier un tel homme à la pure satisfaction de sentiments de soustraire à sa tyrannie quelques malheureux esclaves.

C'était un rude changement pour moi. accoutumé à l'élégance et au confortable de la maison du colonel Moore, aux doux ordres et au service facile de maître James, de passer maintenant sous le contrôle despotique de ce rustre épais et brutal. De plus, je manquais de toute habitude d'un travail régulier et corporel, et me soumettre tout d'un coup aux pénibles travaux des champs était une dure entreprise. Je résolus pourtant de faire de mon mieux. J'étais fort, et bientôt, pensais-je, l'habitude viendrait qui rendrait ma tâche moins accablante et plus facile. Je savais bien que M. Stubbs était

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