‹ L'esclave blancChapitre 14 sur 207 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

totalement dénué du moindre sentiment liumaiu, mais je n'avais aucune raison de I»' croire animé contre moi de la malignité que je craignais en William. Par ce que Pou m'avait dit de lui, je ne 1»' jugeais point absolument méchant, et j'inclinais même à croire que, s'il jurait et fouettait, ce n était pas pour 1»' plaisir de faire le mal, mais dans l'intérêt des travaux. Comme tous ses pareils, il n'admettait même pas que l'on pût conduire uneplantation autrement. Ma diligence, je l'espérais du moins, me sauverait îles coups; je me flattais d'ailleurs de surmonter le dégoût que m'inspirait le person-

nage.

M. Stubbs m'accueillit avec tout plein de grâce; il m'écouta, tout en roulant sa chique d'une joue à l'autre, et en dardant sur moi son petit œil gris étincelant. Quand j'eus parle, il me gratifia, non sans un juron, de l'épithète de « stupide! » et lue dit de le suivre aux champs. Une longue et lourde houe dont le manche avait bien prés de six pieds de long me fut mise entre les mains, et je passai là tout le jour à travailler fort durement.

A la nuit, il me fut permis de revenir, et M. Stubbs m'indiqua une misérable petite hutte de dix pieds carrés et de cinq en hauteur, sans plancher ni fenêtre, que couvrait une toiture extrêmement délabrée. C'était là ma maison, ou plutôt, je devais la partager avec Billy, un jeune esclave de mon

âge.

Je portai là un coffre contenant mes habits et le petit nombre d'objets que peut posséder un esclave. Pour literie, je reçus une couverture de l'ampleur d'un assez grand mouchoir de poche, et un panier de blé avec une livre ou deux de lard avarié me furent alloués pour mes vivres de la semaine. Je n'avais ni pot, ni marmite, ni couteau, ni plat, ni assiette : ce sont là (\r< objetsque les esclaves doivent se procurer comme ils peuvent. J'étais donc menacé d'en être réduit à souper avecdu laid cru. Bill) vit ma détresse et eut pitié de moi. Il m'aida à réduire mon grain en bouillie et me prêta sa mar-

mite pour le faire cuire; à minuit, enfin, je pus rompre un jeûne qui durait depuis quinze' on vingt heures. Mon coffre. qui était long et large, me servit de chaise, de table et de lit. Je vendis Une partie de mes habits qui étaient trop beaux pour le métier des champs, et, ayant acheté un couteau, une cuiller, une marmite, je me vis enfin à la tête d'un ménage pouvant suffire à mes plus pressants besoins.

Ma condition (;tait aussi bonne que peut l'être celle d'un esclave des champs; il m'était pourtant difficile de m'en contenter, habitué que j'avais été à une destinée plus douce. Mes mains étaient contusionnées par le maniement de la houe, et, lorsque je rentrais le soir épuisé par un pénible travail dont je n'avais pas l'habitude, c'était une diversion assez peu agréable que d'être debout jusqu'à minuit occupé à concasser mon blé et à préparer mon repas du lendemain. 11 fallait. d'ailleurs, que je fusse levé et prêt à me mettre au travail dès la première aube du jour. Mais, si dur qu'il fut, ce travail avait été choisi par moi. Je l'avais préféré à une tyrannie pire encore, celle de maître William.

Comme je n'aurai plus occasion de revenir par la suite soi' cet aimable jeune homme, j'en finirai ici sur ce qui le concerne.

Six ou huit mois après la mort de son jeune frère, il eut une querelle étant ivre, à un combat de coqs, autant que nies souvenirs sont exacts. Un duel s'ensuivit, et maître William fut tué au premier coup de feu. Cette mort fut un coup terrible [tour le colonel Moore. qui longtemps s'en montra inconsolable. Je ne partageai point ce regret, je l'avoue. La mort de William m'affranchissait d'un maître vindicatif et cruel. Quant au père, je ne le plaignis pas non plus, et, s'il faut l'avouer, je goûtai un amer et triste plaisir à voir ainsi frappé dans sa race l'homme qui ne craignait pas de mettre sous scs pieds les plus saintes lois de la nature.

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favais la même tâche que ceux qui avaient travaillé aux champs huit»' leur vie; mais j'étais trop lier pour me plaindre ou me désister. Je m'efforçai, au contraire, de travailler de telle façon, que M. Stubbs lui-même ne |>ùt pas me trouver m faute, et plus d'une fois même il avoua que j'étais un excellent ouvrier.

La cabane que je partageais avec Billy était, comme je l'ai dit, percée à jour, et. lorsqu'il plein ait. nous nous y trouvions fort mal. Enfin, pourtant, nous résolûmes de la réparer, et, comme le temps nécessaire nous manquait, nous fîmes un effort pour expédier notre tâche avant l'heure réglementaire.

I ii jour, sur les quatre heures de l'après-midi, nous avions Qui notre travail et nous retournions ensemble à la ville (c'est ainsi que nous appelions la collection de huttes où vivaient les esclaVes), lorsque nous rencontrâmes M. Stubbs. Il demanda >i notre tâche était faite, et. sur notre réponse affirmative, il marmotta entre ses dents «pie nous n'avions pas moitié' assez d'ouvrage; en conséquence de quoi, il nous ordonna d'aller sarcler son jardin. Billy se soumit en silence, car il était depuis trop longtemps sous la coupe de M. Stubbs [tour oser discuter ses ordres; moi, je m'aventurai à dire, avec tout le respecl possible, qu'ayant terminé' notre tâche il nous était bien dur d'avoir encore à faire un travail additionnel. Ceci mit M. Stubbs dans une furieuse colèi", et il jura par vingt blasphèmes que je sarclerais son jardin et que j'aurais le fouet par-dessus le marché. A cc< mots, s'élançant de son cheval et ne' saisissant par le col de nia chemise, le seul vêtement que je portasse, il commença à me frapper avec son fouet. Depuis que j'avais cessé d'être un enfant, c'était la première fois que j'étais soumis a ce traitement humiliant. La souffrance physique, bien qu'assez vive. D'étail rien encore auprès de l'idée

d'être fouetté, mais, ce qui m'outrait le plus, c'était le sentiment de la criante injustice qui m'était faite; j'eus la plus grande peine à me retenir de me jeter sur mon brutal bourreau et de le renverser à terre; mais, hélas! j'étais esclave. Ce qui, dans un homme libre, est un acte permis, légitime, de défense, chez l'esclave devient une rébellion, une insolence insoutenable. Je me tordis les mains, serrai les dents, et supportai l'outrage du mieux qu'il me fut possible. Je fus ensuite envoyé au jardin, où, comme il faisait pleine lune, je fus retenu à sarcler jusqu'au milieu de la nuit.

Le jour suivant était un dimanche. Le repos du dimanche est le seul et unique qu'accorde, par un scrupule de dévotion. le maître américain à l'esclave. Ce même maître foule aux pieds, sans la moindre hésitation, tous les autres commandements religieux, et, moyennant qu'il ne contraint passes esclaves à travailler le dimanche, croit mériter le nom de chrétien. — Peut-être est-il chrétien, en effet; mais, s'il l'est, il faut convenir que le titre en est acheté à bon compte.

Je me résolus à profiter des loisirs de ce jour saint pour m'aller plaindre à mon maître du traitement barbare que M. Stubbs m'avait infligé la veille ; le colonel Moore me recul avec une froideur et me tint à une distance tout à fait inaccoutumées, car d'habitude il avait un sourire pour chacun, et particulièrement pour ses esclaves. Néanmoins, il écouta mon récit, et condescendit même à déclarer que rien ne lui était plus pénible que de savoir ses serviteurs punis injustement, et qu'il ne souffrirait jamais pareille chose sur ses plantations. Il me congédia ensuite en promettant de voir M. Stubbs dans la journée et de s'informer de l'affaire. Ce fut sa dernière parole. Le même soir, M. Stubbs m'envoya chercher, et,m'ayant lié à un arbre, devant sa porte, m'administra quarante coups de fouet en m' engageant à retourner me plaindre de lui, si j'osais. « C'est un peu fort, ajouta-t-il, que je ne puisse châtier l'insolence d'un coquin de nègre sans qu'il m'en faille rendre compte ! »

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