CHAPITRE XXXV. M
pont, et obassa nos hommes effrayés el en désordre vers le gaillard d'avant.
Je voyais le danger; et l'idée de retomber aux mains des
t\ i ans auxquels j'avais échappé ranima mon courage qui chancelait. Je sentis renaître en moi une énergie surhumaine. Je me mis à la tête de noire équipage démoralisé, et je me battis avec la valeur frénétique d'un héros de roman. Je renversai
les deux ou trois premiers de nos agresseurs; et, comme le reste reculait devant moi, j'encourageai mes compagnons, et leur criai de charger. Mon exemple sembla les inspirer. Ils se rallièrent aussitôt, et se précipitèrent en avant, repoussèrent les ennemis, en culbutèrent plusieurs dans la nier, et refoulèrent les autres jusque dans leur propre navire.
Notre succès ne s'arrêta pas là. Nous en vînmes nous-mêmes à l'abordage, et le pont du schooner vit un combat aussi sanglant que celui qui avait été livré sur le brick. La fortune nous favorisa, et bientôt nous contraignîmes l'ennemi à se réfugier sur le gaillard d'arrière. Nous lui criâmes de se rendre; mais le capitaine, brandissant son sabre sanglant, refusa avec fermeté. Il ordonna à ses hommes une nouvelle charge, et s'élança sur nous avec fureur. De ma pique, je frappai son poignard et le désarmai. Aussitôt il glissa et tomba sur le pont : ma pique menaçait sa poitrine.
Il demanda merci. Je crus le reconnaître.
— Votre nom ?
— Osborne !
— Jonathan Osborne. le dernier commandant des Deux Salhj?
— Oui!
— Alors, meurs! On ne fait pas grâce à un misérable comme toi!
Je lui enfonçai mon arme dans le cœur, et j'éprouvai dans tout mon corps une sensation de joie en pensant que j'avais exercé la justice envers un tyran.
Mais la justice ne devrait jamais être souillée par la pas-
Vsl L'ESCLAVE BLANC.
sion, — jamais (si c'est possible) par le sang. — Si dans ce moment j'éprouvai quelque chose de noble au fond du cœur, je dois avouer aussi qu'il était rempli du désir de la vengeance et d'une fureur sauvage. Néanmoins, en pensant à ce que je sentais alors, je comprends encore et la haine et la féroce énergie de l'esclave qui ne peut conquérir sa liberté que les armes à la main, et doit considérer le massacre de ses oppresseurs comme une dette payée à l'humanité.
Le capitaine mort, l'équipage mit bas les armes, cl demanda grâce : le schooner était à nous. Jamais plus beau voilier n'avait vogué sur la mer.
Tous les officiers du brick étaient blessés. On m'attribua en grande partie l'honneur de la victoire, et, aux applaudissements de l'équipage, je fus nommé maître de la prise.