CHAPITRE XXXV
bourgeron, je m'arc-boutais contre mon coffre de bord, et j'étudiais mon Navigateur, c'est-à-dire si je me trouvais de quart en bas; car, sur le pont, j'étais toujours prêl au premier appel et le premier à m'élancer dans les manœuvres.
Enliu, le temps s'améliora, el nous fîmes voile pourla côte de France. Nous avions découvert la terre, et n'étions
qu'à quelques lieues du port, lorsqu'un brick armé, portant le pavillon anglais, courut sur nous, nous tira un coup de canon à l'avant, et envoya un bateau nous visiter.
A cette époque, les bâtiments américains étaient parfaitement accoutumés à ces sortes de visites, et notre capitaine n'eut pas Pair fort alarmé. Mais l'officier du bateau anglais ne fut pas plutôt sur notre pont, que, mettant la main sur son épée, il dit au capitaine qu'il le faisait prisonnier.
11 paraît que, tandis que nous étions à louvoyer près du Grand-Banc. l'Amérique avait fini par rassembler tout son courage et avait déclaré la guerre à l'Angleterre. Le brick armé était un corsaire anglais, et nous étions sa prise. D'abord on nous fit descendre tous en bas; mais bientôt on nous fit remonter, et on nous laissa le choix de nous enrôler à bord du corsaire ou d'être menés prisonniers en Angleterre. Près de la moitié de notre équipage se composait de ce que les marins appellent des Hollandais, c'est-à-dire d'hommes de la mer du Nord ou des côtes de la Baltique. Ces aventuriers s'enrôlèrent volontiers. Tom Turnef porta la parole pour les Américains; et, lorsqu'il fut invité à suivre cet exemple, il répondit au lieutenant du ton le plus bourru : — Vous serez pendu avant ça !
Quant à moi, je n'avais aucuns scrupules patriotiques. J'avais renoncé à mon pays, si tant est qu'on doive appeler son pays le lieu qui, en vous donnant la naissance, vous prive, par ses injustes lois, de tout ce qui donne du prix à la vie. En dépit des murmures et des buées de mes camarades, je m'avançai, et inscrivis mon nom sur le papier de bord. S'ils avaient su mon histoire, ils ne m'auraient point blâmé.
-2Ï0 L'ESCLAVE HLANC.
Après avoir croisé quelque temps sans succès, nous retournâmes à Liverpool pour nous ravitailler. Notre équipage se recruta, et nous remîmes bientôt en mer. En croisant devant les côtes de France, nous finies plusieurs prises, mais aucune de grande valeur. Alors nous limes voile pour les Indes occidentales: et, dans le voisinage des Bermudes. tandis que nous serrions le vent au plus près, nous découvrîmes un navire à l'avant, et nous lui donnâmes la chasse.
Le navire poursuivi diminua de voile pour nous attendre. Cela nous fit supposer que c'était un vaisseau de guerre; et. comme nous étions plus avides de butin que de combat, nous unîmes de bord.
Là-dessus, il se mit à notre poursuite; et, étant meilleur voilier, il ne tarda pas à nous gagner de vitesse.
Quand nous vîmes qu'il n'y avait [tas chance de lui échapper, nous amenâmes notre voilure légère, mîmes en panne, arborâmes le pavillon anglais, et fîmes branle-bas pour le combat.
L'ennemi était un schooner armé et fin voilier, qui se trou\ a être un corsaire américain, à peu près de la force du brick comme taille et comme armement, mais bien mieux gréé et admirablement manœuvré. Il courut sur nous; l'équipage poussa trois acclamations, et nous reçûmes une bordée terrible. Le schooner vira vent devant et manœuvra jusqu'à ce qu'il eût pris une position favorable; puis il fit un feu si rapide, qu'on eût dit un incendie. Ses canons étaient bien chargés et bien pointés, et nous faisaient beaucoup de mal. Notre capitaine et notre premier lieutenant furent bientôt hors de combat. Nous rendions la pareille à l'ennemi autant que nous pouvions, mais nos hommes tombaient comme la grêle, et notre feu commençait à se ralentir. Le beaupré du schooner s'engagea dans nos principaux agrès, et aussitôt nous entendîmes crier à l'abordage. Nous saisîmes nos piques, et nous nous apprêtâmes à recevoir l'ennemi ; mais un détachement tomba à bord du brick, blessa le seul officier qui fût sur le