CHAPITRE XXXVI
dence m'empêcha de céder à ce <l<:sir de donner aux Virginiens un»' leçon dont ils Muraient eu pourtant si grand lu-soin.
L'histoire de nus diverses aventures sur mer remplirait nu volume; mais elles (n'éloigneraient «le mon sujet. Tant que la guerre dura, je gardai la mer. et ne la quittai qu'à la paix, et encore avec beaucoup de répugnance. Le butin m'avait rendu comparativement riche; mais, à présent, qu'allaisje faire dans l'inaction où je me trouvais? Qu'est-ce qui allait remplacer pour moi l'excitation continuelle de cette vie de périls qui m'avait empêché jusque-là de me replier sur moi-même, et d'empoisonner ma paix intérieure par de douloureux souvenirs? L'image de ma femme, de mon enfant, et de l'ami auquel j'étais si reconnaissant, s'était sans doute bien souvent présentée à mon esprit durant mes voyages; mais le cri de la manœuvre donnait bien vite un autre cours à mes pensées et dissipait ma mélancolie. Or, à présent que j'étais à terre, seul, étranger, sans patrie, sans famille, et privé de toute occupation, les images de ceux que je chérissais se présentaient constamment à mon cœur.
.le m'occupai, avant tout, à trouver un homme de confiance que je pusse charger d'aller à leur recherche : je le trouvai bientôt, le munis de toutes les instructions nécessaires à l'objet de son voyage, d'un crédit illimité sur mon banquier, et d'une forte somme pour lui-môme, lui promettant, en outre, une récompense bien plus considérable s'il réussissait.
Plein de consolation et d'espoir, je le fis partir pour l'Amérique par la première occasion qui se présenta. En attendant, pour chasser mes pensées, je me mis à l'étude. J'avais toujour eu, dans mon enfance, le désir de m'instruire; ce désir avait été étouffé par une trop grande sévérité, mais on n'était point parvenu à le détruire entièrement, et je fus surpris de le trouver encore si puissant en moi. Comme la terre qui reçoit la pluie, mon esprit s'imbibait, en quelque sorte, de science. Je ne lisais pas les livres, je les dévorais; je ne me donnais pas le temps nécessaire au sommeil: mais je lisais, mal heu-
rèusement, sans beaucoup de choix, et je fus longtemps avant de savoir juger un ouvrage, ou avant d'en comparer le monte avec celui d'un autre. Dans ma soif de science, il m'arrivait ce qui arrive à l'homme en général, je ne distinguais pas le vrai du faux. Néanmoins, je n'avais aucun goût pour les auteurs à imagination; je ne comprenais pas leur but, et je méprisais les poètes : les voyages et l'histoire étaient ma lecture favorite. Le temps et la réflexion m'ont appris, plus tard, à extraire quelque chose de cet amas de matériaux qui alors étaient dans ma mémoire comme un vrai chaos.
Ces études élevaient mon aine, et me donnaient le courage de supporter les tristes nouvelles que je recevais d'Amérique; mais mon courage finit par s'affaiblir, et il s'évanouit complètement lorsque mon agent, revenu de son voyage, m'annonça que toutes ses recherches avaient été vaines.
D'après ce que j'appris de lui, mistress Montgomery, la maîtresse de Cassy, avait cautionné son frère pour une forte somme d'argent. Celui-ci était son principal conseiller en tout ce qui concernait la régie des affaires. Il était planteur, et comme tel très-adonné au jeu. Cette passion est la seule chose qui ilonne un peu de mouvement et d'excitation à la vie indolente, oisive et inutile des planteurs américains. Le frère de mistress Montgomery était ce qu'on nomme un joueur malheureux. Après avoir consommé sa propre ruine, il travailla à celle de sa sœur. Non-seulement il lui soutirait autant d'argent qu'il pouvait (cela lui était facile, puisqu'il était à la tête de sa fortune); mais il lui fit signer des billets et des traites pour une grande valeur. Pendant très-longtemps il lui cacha que l'on avait protesté les billets, et ce fut au milieu de la plus parfaite sécurité que cette pauvre femme apprit un jour qu'elle était complètement ruinée et que ses biens allaient être saisis.
Ma femme et mes enfants furent vendus avec les autres objets qui lui appartenaient. C'est l'usage en Amérique de vendre des femmes et des enfants pour payer les dettes d'un joueur.