CHAPITRE XXXVIII. 2o
ne pas se rappeler mon nom ; je me donnai pour an M. Moore, anglais, qui avait passé, il y avait vingt ans, une semaine ou deux à Spring-Meadow, et qui, plus (lime luis, s'était arrêté devanl sa boutique. Après avoir plusieurs fois murmuré entre ses dents avec un air de doute, il déclara me reconnaître parfaitement. Je lui parlai de la famille de Spring-Meadow ; il secoua tristement la tête.
— Ruines, me dit-il. monsieur, ils sont ruinés et partis! Le colonel Moore a été obligé, dans ses vieux jours, d'aller à Alahania avec quelques esclaves qu'il a pu sauver des griffes du sheriff, et je n'en ai plus entendu parler. La plantation a été abandonnée, et, la dernière fois que j'y suis allé, le toit de la maison était presque écroulé.
Je lui demandai l'hospitalité pour quelques jours. — l'appris de lui que son commerce était tombé depuis que la population du voisinage était diminuée, et qu'il songeait sérieusement, malgré son grand âge, à aller aussi à Manama. Le lendemain de bonne heure, je me mis en route, seul et à pied. Dès que je fus hors de la vue de la maison de M. Gordon, je changeai de direction, et, au lieu d'aller à Spring-Meadow. comme je l'avais annoncé à mon hôte, je pris le chemin de la vieille plantation déserte, située sur la hauteur, là où j'avais cherché un refuge avec Cassy, et où, pendant quelques semaines, nous avions vécu en vrais fugitifs, heureux et jouissant de notre jeunesse et d'une insouciance pleine d'espoir. (les jours se terminèrent, hélas! bien tristement. — La maison principale n'était plus qu'un amas de mines, mais la petite laiterie de briques était dans le môme état que lorsque nous \ avions trouvé un abri. Je m'assis sous un des grands arbres qui l'ombrageaient. Oh ! comme tout mon passé se présenta avec vivacité à mon imagination!
Après une heure ou deux de rêverie, je [tris le chemin des bois pour aller à Spring-Meadow . Là, je trouvai encore des ruines et la désolation ; le jardin, dans lequel j'avais passé avec maître James tant d'heures d'une insoucieuse enfance,
2;i8 L'ESCLAVE BLANC.
était à présent rempli de plantes grimpantes et d'herbes sauvages qui recouvraient et étouffaient les rares buissons qu'on y voyait encore. On distinguait pourtant ça et là îles traces (l'allées et les ruines de la serre chaude, où j'avais étudié pendant tant d'heures avec maître James, en nous cachant de son frère Williams. Prés du jardin, ('lait le cimetière de la famille. Je versai quelques larmes sur la tombe de maître James; je trouvai ensuite celle de ma mère dans une autre plantation. Qui aurait pu distinguer, à l'herbe qui croissait sur ces tombes, celle du maître de celle de son esclave? Ce cimetière silencieux et à moitié détruit, et ces ruines d'édifices autrefois le siège de l'opulence, semblaient vouloir dire que ce n'est pas par le système en vigueur dans ce pays que les familles se perpétuent, que les communautés prospèrent, et que l'ail triomphe avec avantage de la nature.