CHAPITRE XXXIX
que je les trouvais fort singuliers, en effet, et fort dignes de l,i curiosité d'un voyageur. Toutefois, j'eusse aussi bien fait de garder pour moi mesj)bservations, car cette saillie lit prendre au très-imposant comité une mine plus refrognée encore, el me valut un signe de réprobation de mon avocat, qui était assis dans un coin, mais n'avait pas la permission de se mêler aux débats.
Dans le cours de mes réponses, j'avais parlé de la lettre d'introduction que j'avais remise au négociant; il lui fut ordonné de comparaître sur-le-champ devant le comité et d'appoi ter cette lettre. Sa femme avait dû se rétablir subitement, car, en un espace de temps étonnamment court, il parut, la lettre à la main. La sueur inondait son visage, et il était dans un effroi qui ne contribua pas peu à donner de graves soupçons Mir moi et sur lui-même. La lettre se trouvait être de Tappan, Wentworth etC,e, banquiers bien connus de Liverpool. Le président n'eut pas plutôt vu cette signature, que sa face, quoique passablement longue et sérieuse déjà, s'allongea encore; et ses sourcils se relevèrent comme ceux d'un homme qui verrait un revenant, ou quelque chose d'aussi terrible.
— Tappan! Tappan! répéta-t-il plusieurs fois d'un ton acerbe et en même temps pleurnicheur; Tappan! Tappan! là. nous le tenons! un émissaire, un agent de meurtre, sans aucun doute ! Ce nom, vous le savez, continiia-t-ilen se tournant vers ses collègues, est celui de ce négociant en soieries de New-York, qui est un des chefs de cette abominable conspiration, et qui a donné je ne sais combien de milliers de dollars pour faire circuler ces horribles brochures incendiaires. Comme je voudrais le tenir ici, ce scélérat! quel plaisir j'aurais à être de ceux qui lui passeraient la corde au cou! Ah! monsieur Doeface, ajouta-t-il avec un geste de mauvais augure pour le pauvre négociant auquel la lettre était adressée, et un regard mêlé d'indignation et de pitié; ah! monsieur Doeface, je suis peiné de voir que vous ayez de tek correspondants!
Des exclamations, des menaces et des jurements partirent
-2&> L'ESCLAVE BDANO.
do tous les côtés de la salle, et avant que je ne pusse placer une parole. — Quant à M. Doeface, il paraissait hors d'étal d'ouvrir la bouche. — On envoya fouiller de In cave au grenier la maison du négociant, ainsi que ses magasins, dans r espoir de découvrir quelques-uns de ces odieux pamphlets. tandis qu'on ordonnait, d'un autre coté, de briser mes malles, violence que j'évitai en présentant mes clefs. Dans l'intervalle, et à grand1 peine, je lis remarquer à l'honorable président et à ses collègues que la lettre qui avait produit une si grande émotion était datée, non pas de New-York, mais de Liverpool; et, comme je me trouvais avoir dans mon portefeuille deux ou trois autres lettres de crédit de la même maison sur des négociants de Charlestown et de la Nouvelle-Orléans, je réussis enfin à leur faire comprendre que ma lettre d'introduction n'était pas, après tout, une preuve si palpable de trahison et de sédition qu'ils l'avaient d'abord supposé.
Heureusement mon ami, le négociant yankee, n'était pas fort lettré. Après de rigoureuses perquisitions, le comité des recherches n'avait pu découvrir à son domicile que quelques livres à images appartenant à ses enfants, et vingt à trente brochures qui furent toutes apportées pour être soumises à l'examen du comité de vigilance. A la vue des livres à images, le comité prit un air solennel; le président jeta, par-dessus ses lunettes, un autre regard de commisération et de reproche au négociant yankee, dont les dents commencèrent à claquer plus fort que jamais, et qui montrait le blanc de ses grands yeux comme s'il eût été pris sur le fait, volant un cheval ou commettant un faux. Mais, après une sérieuse inspection, durant laquelle toute la multitude assemhlée retenait sa respiration, serrait les poings, grinçait des dents et menaçait du regard le suspect, on ne trouva rien de plus que la Barbe Bleue et le Petit Chaperon rouge. Un vieux membre du comité, qui avait la mine rébarbative, des joues bouffies et de yeux injectés de sang, peu versé apparemment dans la littérature do l'enfance, et un peu troublé aussi par la boisson,