‹ L'esclave blancChapitre 147 sur 207 · CHAPITRE \\.\l · texte numérisé non relu

CHAPITRE \\.\l

lui d'avis qu'il \ avait quelque chose de passablement i liiuinel dans ces estampes, d'autant plus qu'elles étaient assez hautes en couleur. Mais ses collègues lui assurèrent que c'étaient de très-anciens livres, qui circulaient < I* '| > n i s longtemps, et que, bien qu'à les considérer en eux-mêmes, comme li Déclaration d'Indépendance, V Histoire de Moïse, et la Délivrance des Israélites, telle qu'elle est rapportée dans la Bible, ou le Util des droits de la Virginie, ils pussent avoir une assez fâcheuse apparence, cependant on ne pouvait I < •> ranger dans la classe «le ces publications incendiaires ou abolitionistes dont la possession était, à elle seule, une preuve de conspiration.

Quant à moi. je faillis m'en tirer beaucoup plus mal. Le malheur voulut que le seul livre que j'eusse dans ma malle lût le Voyage sentimental, de Sterne, et que ee malheureux volume eût pour frontispice un prisonnier enchaîné dans un cachot, et au-dessous, comme épigraphe, la célèbre exclamation de Sterne : a Déguise-toi comme tu voudras, esclavage, 9 lu seras toujours un breuvage amer: et, quoiqu'on t'ait fait ' boire à dos milliers d'hommes, tu n'en es pas moins amer i pour cela. »

La production de ce livre, avec cet horrible frontispice et cette épigraphe incendiaire, causa évidemment une sensation profonde. Les grands veux de mon ami le négociant yankee se dilatèrent d'une manière incroyable à cet aspect. Heureusement, plusieurs des membres du comité étaient passablement versés dans la littérature légère, et furent en état d'assurer à la multitude assemblée que Lawrence Sterne n'était point un abolition iste. Il n'était pas difficile de voir que deux ou trois de ces messieurs, quoiqu'il ne soit nullement facile de se garantir de la contagion i\c6 [tassions populaires, si absurdes qu'elles soient, sentaient parfaitement sous quel jour ridicule ils devaient m'apparaitre, eux et le comité dont ils faisaient partie. Mais ils n'osaient en rien témoigner, de peur d'être suspects d'indifférence pour le danger public, ou de

tendance à protéger les abolitionistes. Et vraiment, pour ôter toute envie de rire, il suffisait de penser que, devant un comité de vigilance moins lettré, comme on en aurait aisément rencontré dans les districts ruraux, le fait d'avoir dans sa malle un volume dépareillé avec un malencontreux frontispice pouvait vous faire exécuter sommairement comme coupable de meurtre et de rébellion.

Finalement, après un mûr et minutieux examen fait, à ce que dirent le lendemain les journaux de Ricbmond, « avec la plus grande convenance, et avec les plus stricts égards pour tous les principes d'équité, » les preuves à ma charge se bornèrent au malheureux trait d'esprit que je m'étais permis sur les livres à estampes, à la table d'hôte de mon hôtel : marque de mon peu de respect pour la république de la Virginie et pour l'institution de l'esclavage, ce qu'il m'était impossible de nier et ce qui fut attesté d'une manière circonstanciée par sept témoins, rien que cela.

Le comité, toutefois, désirant, à ce qu'il dit, conserver aillant que possible l'ancienne réputation d'hospitalité dont jouissait la Virginie, et considérant que j'étais étranger, crut devoir me renvoyer sans punition; mais non pas sans une exhortation fort longue, moitié sermon, moitié réprimande. débitée d'une voix nasillardeparlegentlemanaunez pointu et aux yeux gris, et dans laquelle il s'appesantit avec beaucoup d'onction, et même la larme à l'œil, sur le péché et le danger de plaisanter sur les choses sacrées; et il ne termina pas sans me donner à entendre que, tout considéré, je ferais aussi bien de quitter Richmond dès que je le pourrais sans m'incommoder.

Page 1