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CHAPITRE XLIII

]t,in> ce pays-ci, poursuivit M. Mason, l'institution de l'esclavage est |»lu^ puissante qu'on ne peut se l'imaginer, et se trouve en complète opposition avec toutes les idées anglaises et américaines de dignité el de liberté. On voudrait pous-

r le gouvernement fédéral lui-même à devenir le boulevard de la servitude et à forcer les Etats du Nord à protéger cet indigne système. N'avons-nous pas vu Philadelphie demander une loi qui restreignît la liberté de la presse sur ce sujet, et New-York, et Boston, ces villes dégénérées, imiter ce triste exemple? Oui, monsieur Moore, la lutte est engagée, la lutte d'où sortira la destinée future de l'Amérique. Et ce n'est pas seulement, je le répète, <li's pauvres noirs qu'il s'agit, mais - de nous. Serons-nous la proie d'hommes sans morale et sans religion? Serons-nous privés de toul droit, du droit d'écrire, de parler et il»1 penser?

Pour moi, j'aurais préféré être né le plus misérable dos noirs, * 1 1 1 « ■ d'être, avec l'éducation que j'ai reçue el la liberté à laquelle j'ai été habitué, forcé à devenir, au lieu d'un maître libre d'esclaves, l'égal d'un marchand d'esclaves sous la surveillance d'un comité de vigilance composé de fripons et de fous.

— Pardonnez-moi, dis-je à M. Mason. de vous faire une question qui vous semblera indiscrète : comment se fait-il que vous puissiez, avec les nobles sentiments que vous nourrissez, continuer à être propriétaire d'esclaves?

— Malheureusement, me répondit-il, la pratique des hommes n'est pas toujours en harmonie avec les théories qu'ils professent. Et puis, que voulez-vous? j'ai hérité de ces hommes, et je crois que je fais mieux de les garder que de les vendre au premier venu et de les abandonner à leur triste sort.

— Oui, certes, s'ils doivent rester esclaves, répondis-je; ils ne pourraient jamais que perdre en changeant de maître.

— Malheureusement, ils le doivent, et leur liberté ne dépend pas de moi. Il existe encore une li\ pothèque sur eux, el ils servent <'n outre de nantissement pour la fortune de mes

deux petites sœurs. D'ailleurs, dans la Caroline du Nord, un maître n'est pas libre d'affranchir ses esclaves ; il lui faut une permission du gouvernement, et ce n'est pas facile à obtenir.

Néanmoins, et quoi qu'il m'en coûte, je suis décidé à libérer les miens, et je m'occupe à prendre les arrangements nécessaires pour sortir de cette honteuse position de propriétaire d'hommes avec honneur et sans blesser les intérêts de personne. J'espère marier mes sœurs dans le Nord, et certes, si je puis l'empêcher, elles n'épouseront pas des maîtres d'esclaves. Dès que mes dettes auront été payées, je compte acheter une terre dans l'Ohio ou l'Indiana; j'y mènerai mes esclaves, car je ne leur rendrais pas service en les affranchissant ici, — il leur faudrait auparavant une éducation qu'ils n'ont pu recevoir. — Je fonderai une colonie dont je serai le chef, c'est l'ouvrage auquel je me prépare ; je resterai garçon et ne compte pas me marier tant que je serai dans un Etat à esclaves : ma colonie me servira de famille.

Tandis qu'il parlait, l'enthousiasme colorait ses joues et animait son regard. J'étais heureux de l'écouter; il parlait avec l'esprit d'un vrai chrétien. Oh! s'il y avait, ne fut-ce qu'un petit nombre d'hommes de son espèce, nous verrions la Sodome du Sud, cet opprobre de la civilisation et de la chrétienté, devenir la terre de la joie, de la justice, de la paix, de l'aisance et de l'espoir!

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