CHAPITRE XUV
\ ait lui faire le plus grand tort, affecter sa tranquillité et peut-être bien môme mettre sa vie en danger.
De retour à ma taverne, je me préparai à continuer mon voyage au Sud. Je résolus d'expédier mon bagage par la diligence de Charlestown et de faire la route à cheval ; car j'avais le désir de refaire la route que j'avais suivie lors de l'évasion dernière qui m'avait délivré de l'esclavage. Quand on sut que j'avais besoin d'un cheval, je me vis instantanément entouré 'd'une douzaine au moins de maquignons qui tous voulaient me vendre un coursier boiteux, estropié, aveugle ou poussif. Je réussis toutefois à me monter convenablement, grâce à l'assistance de mon ami, le maître de postes américain, qui était très-expert en fait de race hippique, et qui m'expliqua la grande quantité d'animaux poussifs qu'on m'avait présentés en me disant avec une grimace d'intelligence, « que ces gens du Sud traitaient leurs chevaux presque aussi mal que leurs nègres. 9 Je pris quelques chemises et quelques autres objets indispensables dans mon sac de nuit, et me remis en route.
Quelques jours de voyage qui n'offrirent aucun incident remarquable me conduisirent dans le voisinage de Camden. Kn explorant la route attentivement, je reconnus la petite taverne rustique où Thomas et moi avions été enfermés et d'où, avec l'aide de la petite fille aux yeux bleus, nous nous étions échappes, emportant avec nous les dépouilles de l'Eg) pte, sous la double espèce des habits et de l'argent de ceux qui nous avaient pris. Je me rappelais jusqu'aux moindres détails de cette scène et jusqu'aux petites circonstances locales. Vingt ans écoulés n'avaient pas apporté grand changement dans cette partie dn pays. La maison ayant encore l'air d'une taverne ou iVun débit de whisky, je me décidai à v faire une halte de reconnaissance
IH garçon paraissant avoir douze ou quatorze ans, robuste et d'une physionomie assez heureuse, sans souliers ni chapeau, ni autre \ élément qu'une chemise d'un blanchissage peu récent, ci le< débris d'un pantalon si large que
c'était sans doute un héritage paternel, prit mon cheval et me promit de lui donner de l'eau et de l'avoine. J'entrai dans une pièce qui servait à la fois de cuisine, de comptoir, de salle à manger et de chambre à coucher à la famille, l'autre chambre de la maison étant réservée aux hôtes, et trouvai là une vieille femme tissant activement une grossière pièce de toile. Deux petits enfants, qui jouaient et se roulaient sur le plancher, l'appelaient du nom de « grand'mère. » La bonne femme, sans doute autrefois à la tète de la famille, semblait maintenant en avoir résigné les rênes à une femme plus jeune, apparemment sa fille, et que les deux petits enfants nommaient « maman. » Cette jeune femme, assise devant une table, était occupée à pétrir dans un grand baquet de bois. Elle était très-pauvrement vêtue, sans bas ni souliers; mais son œil bleu expressif et l'air de grande bonté empreinte sur son visage faisaient assez voir en elle, toute rustique et toute misérable qu'elle semblait être, une de ces compatissantes femmes qui ne peuvent voir le mal d'autrui sans tenter d'y porter remède. Tout en causant avec elle de la pluie et du beau temps, de la récolte, de la distance de Camden, et en lui demandant si elle pourrait me donner à dîner, je m'enquis, comme par hasard, si elle habitait là depuis longtemps.
— 0 Seigneur, oui! répondit la vieille femme qui tissait. Ma Susv, que vous voyez là et dont la famille est déjà grande, est née dans cette maison, elle et trois ou quatre autres plus âgés qu'elle et autant de plus jeunes; mais ils sont tous partis, elle seule exceptée, qui reste encore à sa vieille mère.
— Mais non pas morts, j'espère? dis-je à la pauvre vieille avec une sympathie non feinte.
— Non, pas morts! me répondit-elle avec un profond soupir, mais autant vaut pour moi ; ils sont tous partis, tous émigrés, les uns pour la Floride, les autres pour l'Alabama, d'autres pour le Texas, et je n'en reverrai plus un !
— Mais n'avez-vous jamais de lettres d'eux? lui dis-je.
— Des lettres! fit la vieille en secouant la tête, des lettres!