‹ L'esclave blancChapitre 176 sur 207 · CHAPITRE \LI\. 51 S · texte numérisé non relu

CHAPITRE \LI\. 51 S

mença à jouer. Je déclarai <|u<\ quant à moi, je n avais jamais touehé une carte ai joué d'argenl à aucun jeu. Sur quoi le compagnon, me trouvant inflexible, me dit, d'un ton assez significatif, que, pour un étranger voyageant dans le Sud, j'avais pris là une très-bonne et très-sage résolution.

après les avoir regardés jouer un instant, je m'en allai me mettre au lii ;et, m'étant levé le lendemain de très-bonne beure, car nous de\ ions partir à cinq heures du matin, je retrouvai mes trois brelandiers encore en place. Les deux dupes du Nord, les traits décomposés par la privation de sommeil et la face allongée par une contrariété mal déguisée, semblaient avoir pris dix ans en une nuit. L'autre, au contraire, était aussi frais, aussi calme, aussi maître de lui-même, qu'au moment où il avait pris place à la table de jeu. Au moment où j'entrais dans la chambre, il releva et empocha, avec une grâce indolent»' et tout à fait admirable dans son genre, les derniers enjeux et le dernier argent de nos deux compagnons de route.

11 s'était mis au jeu, comme je l'appris plus tard, avec dix dollars dans sa poche, et en avait gagné deux mille, outre un beau jeune mulâtre de quinze ou seize ans que l'un di^ planteurs lui avait abandonné en liquidant, par manière de compte rond.

Nos deux compagnons se trouvant absolument désargentés, il insista pour payer leurs comptes de taverne et pour leur prêter à chacun cinquante dollars, afin qu'ils fussent en mesure d'attendre leurs prochaines rentrées. Il fit tout cela du même air de commisération sympathique et avec la même désinvolture que si les deux joueurs eussent perdu leur argent par suite de quelque accident, au lieu (ravoir été eux-mêmes les instruments de leur ruine, en succombant devant le sangfroid supérieur et l'habileté de leur adversaire, qui peut-être bien avait joint aussi à ces avantages acquis ou naturels quelque petit tour de son métier. Le maître qui donne un dollar à son esclave le jour de la Noël n'a pas un visage [dus magnanime.

L'air atterré du courtier en cotons et de l'éditeur de New- York, après la perte de leur argent, me fut un spectacle vraiment curieux. La veille, tous deux levaient la tête; ils avaient des opinions, des opinions très-arrètées, et les soutenaient mordicus. Mais maintenant ils n'étaient plus que l'ombre d'euxmêmes : abattus, silencieux, réduits à rien, ils contemplaient l'homme qui leur avait gagné leur argent avec un mélange de crainte et d'horreur, et du moine air dont un malheureux esclave regarde le maître, qu'il redoute el déteste, mais qu'il ne peut fuir, hélas!

Je ne pus m' empêcher de songer, à part moi, que si l'on dépouillait maintenant de leurs beaux habits ces deux chauds antiabolitionistes, et qu'on les vendit à l'encan, rien ne les distinguerait plus de ces stupides « nègres blancs, » auxquels ils voulaient tant de mal, et je les plaignis peu d'avoir perdu quelques centaines de dollars en songeant aux horribles détresses qui les trouvaient si insensibles au sort de tant de malheureux êtres humains, dépouillés, exploités et torturés toute leur vie, séparés des objets de leur affection, des enfants nés de leur amour, en vertu du droit du plus fort ou du plus rusé, et tout juste par le procédé qui les avait mis. eux et leurs bourses. ;'i l;i merci (le leur habile adversaire!

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