CHAPITRE L
gagné le cœur ; et, qyanl à son présent genre de vie, en bonne conscience, je ne pouvais le trouver pire que celui de ces honnêtes gentlemen qui font la traite des. esclaves ou <in vivent, et n'en sont pas moins entourés de l'estime et de la considération publiques.
Je trouvai d'ailleurs en lui un très-aimable compagnon, dégagé des étroites idées provinciales dont ne sont point encore exempts les Américains les mieux élevés et les plus libéraux : fin observateur, très-piquant dans ses jugements, quelquefois un peu satirique, mais, somme toute, bon homme, n'ayant ni amertume ni aigreur.
Tel lut le point de départ d'une camaraderie qui s'éleva par degré aux proportions d'une intimité assez étroite. Je ne dissimulai p;is à M. John Colter (nom que portait pour le moment mon nouvel ami) la connaissance que j'avais de sa douteuse profession; mais je me montrai disposé en même lemps à accepter et à apprécier à toute leur valeur ce qu'il avait de grâce, de talents d'agrément, et, ce qui valait mieux encore, de généreux et d'élevé dans l'esprit. Pourquoi ne me serais-je I as conformé et à la position et aux circonstances?
Pourquoi aùrais-jé été pour lui plus sévère que ne l'est l'opinion publique pour les trafiquants et propriétaires i\\>>ciavoï
Comme pour mieux justifier cet esprit de tolérance qui le flatta et auquel il n'était pas très-habitué, M. John Colter, n'ayant plus de pigeons à plumer, saisit l'occasion (Tune secondé couchée et d'une promenade au clair de la lune, poui me mettre tant soit peu au courant de son histoire.
Il était, me dit-il, le fils d'un riche planteur, ou Au moins de l'un de n'> propriétaires autrefois opulents, devenus malaisés et endettés, qui réussissent à masquer leur vraie position jusqu'au moment de leur mort. Élevé en enfant de grande maison, il avait contracté des habitudes de profusion et de laisser-aller en toutes choses. Son éducation littéraire avait été très-soignée. Sun prie l'avait envoyé voyager en
Europe où il avait fait mille folies, et d'où il n'était revenu qu'à la mort cle ce dernier, dont la succession se trouva insolvable, les propriétés étant engagées au delà même de leur valeur, et une grande quantité d'enfants laissés sans existence et sans ressources.
Grandes furent alors sa perplexité et sa détresse. Il n'y avait point à songer à émigrer dans l'Ouest, comme font d'habitude les gens ruinés, car, pour entreprendre le défrichement de nouvelles terres, il faut, au moins, posséder quelques es* claves, et il ne lui restait plus rien. Les habitudes de dépense et de plaisir qu'on lui connaissait n'étaient pas faites pour inspirer de la confiance aux vieux amis de son père. Il vit, d'ailleurs, alors, combien peu d'amis restent à ceux qui n'ont rien.
Se faire précepteur dans quelque famille, c'était singulièrement dérogera sa dignité d'homme du Sud, car ces sortes d'emplois sont généralement abandonnés aux pauvres diables des Etats du Nord, et les Américains ressemblent, sous ce rapport, aux Romains, qui faisaient élever leurs enfants par des « esclaves grammairiens. »
Pour se lancer dans le commerce, il fallait de l'argent. Ne sachant donc plus où donner de la tète, il était entré chez les riches marchands d'esclaves, Mac-Grab et Gouge, d'abord comme premier commis teneur de livres, et plus tard comme associé'.
Ce genre de besogne ne lui avait pas plu. Ce n'était pas qu'il eut des scrupules outrés et eût des prétentions à la moralité ou à la piété : il laissait cela à ses patrons, dont l'un, Mac- Grab, sans être méthodiste précisément, avait soin d'envoyer sa femme et ses enfants à tous les prêches, à tel point même qu'on aimait à envisager en lui un futur membre de la secte; et dont l'autre, M. Gouge, était un baptiste fervent et un régulier profès qui avait bâti une église à Augusta, presque entièrement à ses frais, mais que toute sa piété n'empêchait lias de vendre ^is coreligionnaires avec aussi peu de remords