‹ L'esclave blancChapitre 179 sur 207 · CHAPITRE L. r,H · texte numérisé non relu

CHAPITRE L. r,H

qu'il fût IVit de vrais idolâtres. M. Gouge oe s'en tenait pas là et trouvah le commerce des esclaves une excellente chose, tant au concret qu'à l'abstrait. Saint Paul a'a-t-il pas <lit : « Esclaves, obéissez à vos maîtres! » et cela ue prouve-t-il pas qu'il doit \ avoir des esclaves et des maîtres, et que les premiers doivent se soumettre aux seconds? Tel étail le thème Favori «le If. Gouge, et il If développait avec une telle force de dialectique, qu'un jour, ayant abordé ce texte dans un hôtel de New-York où il était venu à la recherche de quelques esclaves de premier choix^chetés, pour son compte, à Baltimore, et qui. ayant rompu leurs fers la nuit d'après, s'étaient enfuis dans cette ville, il fut pris, à son air grave et à sa tournure cléricale, par un ecclésiastique présent, pour un confrère en sacerdoce et invité à prêcher la divinité de l'esclavage dans Tune des églises les plus à la mode de New- ^ ork.

Ce pieux personnage avait pour principale attribution de présider aux ventes d'esclaves à Augusta, et il était l'homme du monde le plus propre à cette besogne. Nul ne le surpassait dans l'art de débiter comme valide un esclave poitrinaire ou serofuleux, ou bien encore de rajeunir sa marchandise et de vendre une femme de quarante-cinq ans sonnés pour une de trente

— Mes fonctions à moi, dit Colter, consistaient à surveiller le dépôt d'esclaves d' Augusta. où la douceur et l'abondance étaient à l'ordre du jour, afin que les esclaves fussent gais et bien en chair, pour monter sur la plate-forme. Cependant, j'étais encore là témoin de -cènes de détresse, de désespoir, telles que les séparations des mères et des enfants, dont j'avais la folle sensibilité de me laisser toucher, ce qui nuisait à mon travail .le ne savais pas, comme mon associé Gouge, m'abiiter sous l'autorité de saint Paul et des patriarches, et la faiblesse de mon tempérament, jointe à mou irréligion, comme disait ce dévot traitant, étail cause que je faisais de temps en temps tles marchés de dupe.

Une affaire de eelte sorte fut l'origine de la première querelle sérieuse que j'eus avec nies associés, et à la suite de laquelle je dus me séparer de la maison. Mac-Grab nous avait amené de la Caroline du Nord un magnifique lot d'esclaves, et, dans le nombre, une jeune femme d'une beauté remarquable, avec un joli petit garçon à elle, qui commençait à parler; tous deux de teint extrêmement clair et pouvant passer pour blancs. La profonde mélancolie empreinte dans les grands \eu\ noirs de cette jeune femme, la tristesse de son sourire, le douce expression de son visage, firent, du moment où je la vis, la plus brûlante impression sur mon cœur trop inflammable : j'aurais bien voulu la garder pour moi ; mais je sentais que c'étail une folie à laquelle ne donneraient jamais les mains mes associés, car je devais déjà au fonds social Aeux autres filles que j'avais ainsi retenues. Elle avait évidemment reçu une éducation délicate et soignée, et, en dernier lieu, avait servi comme femme de ebambre chez une dame dont les biens venaient d'être vendus judiciairement. Mac-Grab la proclamait, avec une grimace de contentement et d'orgueil, la plus belle pièce qu'il eût achetée dans sa vie; et quelle affaire il avait faite ! 11 l'avait eue, elle et son enfant, pour cinq cent cinquante dollars; et elle en valait bien deux mille, à elle seule; le garçon se vendrait au moins cent dollars. Elle s'entendait à merveille à tous les ouvrages d'aiguille; et, quand on le voudrait, on en trouverait mille dollars en la vendant seulement comme couturière ou femme de chambre; mais, ajoutait Mac-Grab, avec un clignement d'yeux des plus significatifs et en regardant Gouge dont le visage solennel s'épanouissait par avance, rendue à la Nouvelle-Orléans et offerte comme article de fantaisie, elle vaudrait au moins le double î

En ('coûtant ces cruels détails, je soupirais profondément malgré moi. Cette impression n'échappa point à l'œil perçant de Colter, qui, interrompant son récit et me considérant en face, s'écria aussitôt :

— Qu'avez-vous? vous me paraissez singulièrement affecté.

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