‹ L'esclave blancChapitre 18 sur 207 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

le matin même de ce jour néfaste. Cette pensée me retint, et je m'éloignai sans avoir pu saisir un regard ni échanger une parole. Je me jetai sur mou lit, mais je n'y trouvai pas le repos. Les heures se succédèrent une à une, sans qu'il me fût possible de dormir. 11 était minuit passé quand j'entendis un léi coup frappé à ma porte, accompagné d'un doux chuchotement, qui me lit tressaillir comme si j'eusse reçu une décharge électrique. Je m'élançai, j'ouvris la porte, et je serrai dans mes liras Càss\ ... C'était ma fiancée!

Cassy me dit alors qnc tout était changé pour nous depuis le retour du colonel Moore. Miss Caroline l'avait informée que son père avait de moi la plus mauvaise opinion, et s'était montré fort mécontent de me retrouver dans la maison. Elle ajouta que, quand on lui avait fait part de notre prochain mariage, il avait déclaré que Cassy était une hien trop jolie ii lie pour être donnée à un vaurien tel que moi, et qu'il se chargerait lui-même de la pourvoir. Sa maîtresse, alors, lui avait défendu de penser à moi davantage, lui recommandant en même temps de ne pas pleurer, et lui promettant de persécuter son père jusqu'à ce qu'il eut tenu sa promesse; « et, si nous avons un mari, avait ajouté la jeune .miss, que pouvonsnous souhaiter de plus. )> — Ainsi pensait la maîtresse; la suivante, j'en eus la preuve, avait un sentiment un peu plus délicat de la nature de l'association matrimoniale.

Je ne savais alors à quel motif précis attribuer la conduite du colonel. Était-ce simplement, et j'inclinais à le croire, une nouvelle marque du dépit et de la colère dont l'avait transporté mon appel inutile et insensé à sa tendresse paternelle? ou bien fallait-il attribuer cette opposition à notre mariage à un autre motif auquel je ne pouvais songer moi-même sans frémir, et dont je n'avais nulle envie de faire confidence à la pauvre Cassy, car c'eut été la désoler et l'effrayer en pure

perte'.'

Un scrupule plus honorable, mais bien plus flatteur pour mon amour-propre et pour celui de Cassy, pouvait avoir en-

eore, peut-être, influencé le colonel; je ne crus pas devoir non plus faire part à ma fiancée de cette dernière conjecture; j'avais mes raisons pour lui laisser ignorer le secret de notre naissance.

Cassy savait fort Lien de qui elle était fille; mais, dès le commencement de notre liaison, j'avais pu m'assurer qu'elle ignorait notre commune descendance. Mistress Moore, j'avais quelque raison de le croire, était mieux renseignée et n'avait lien à apprendre sur la naissance de Cassy et la mienne propre. Ln curiosité féminine, la curiosité conjugale, avaient, dès longtemps, pénétré ce mystère. Quoi qu'il en fût, elle ne vit point à cela d'inconvénient à mon mariage avec Cassy. Je n'eus pas plus de scrupule ; car comment aurais-je pu me soumettre à ces prétendues convenances de la vie, qui, tout en refusant de nous donner un père, et considérant notre filiation comme non avenue, se seraient opposées à notre union, au nom de cette même descendance?

Mais Cassy sentait plus qu'elle ne raisonnait, je ne l'ignorais pas, et, quoique née esclave, avait le cœur très-haut placé. D'ailleurs, elle était méthodiste, et, quoique du caractère le plus gai, le plus franc, elle était très-ponctuelle à s'acquitter de tous ses devoirs religieux. Je craignais de détruire de mes mains l'œuvre de notre bonheur mutuel en tourmentant Cassy de scrupules que, quant à moi, j'estimais superflus. Ne lui ayant pas fait, dès le principe, la confidence de notre parenté, je m'y sentais moins disposé de jour en jour, et toutes ces considérations réunies me déterminèrent à lui répondre simplement que, quelle que fût la haine du colonel pour moi, j'étais convaincu de n'avoir rien fait pour la mériter.

Nous demeurâmes quelques instants silencieux; je pressai la main de Cassy dans la mienne, et d'une voix tremblante :

— Que comptez-vous faire? lui dis^je.

— Je suis votre femme, me dit-elle, et ne serai jamais qu'à vous !

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