CHAPITRE VII
Sud. Mais le testament du défunt donnait lieu à quelques contestations qui menaçaienl de dégénérer en procès. Le litige réclamanl la présence et les soins personnels du colonel Moore, il partit pour Gharlestown, et emmena avec lui plusieurs de ses serviteurs. Un ou deux autres étaienl morts récemment, et mistress Moore, peu de temps après le départ de son mari, m'envoya chercher aux champs pour combler l'un i\r* vides de son service intérieur.
Je fus heureux de ce changement. Je connaissais mistress Moore pourune excellente personne, incapable d'injurier ou de maltraiter mi serviteur même esclave, à moins d'être de bien mauvaise humeur, ce <|ui ne lui arrivait pas plus d'une ou deux l'ois la semaine, excepte, il est vrai, dans les grosses chaleurs, où l'accès durait quelquefois la semaine entière.
J'espérai, en outre, que le souvenir de mon attachement fidèle pour son plus jeune lils et son bien-aimé James me vaudrait de sa part un peu de bienveillance. Je ne me trompais pas. Par le contraste de ma nouvelle situation avec celle que m'avait laite M. Stubbs, je me trouvai presque heureux. Je retrouvai ma gaieté, mon insouciance d'autrefois, et, la joie aidant, j'eus la sagesse, alors, de ne me nullement troubler de l'avenir. Je goûtai pleinement l'amélioration temporaire de ma destinée et je cessai d'avoir l'esprit toujours tendu sur les misères de ma condition native.
A cette époque, miss Caroline, fille aînée du colonel Moore, revint de Baltimore, où elle avait passé quelques années chez une tante chargée de son éducation. C'était une personne assez ordinaire, sans grâces ni beauté; mais sa femme de chambre, Cassv (1), qui avait été autrefois ma camarade d'enfance et la compagne. de mes jeux et qui revenait femme après nous avoir quittés enfant, possédait amplement ce qui manquait à sa maîtresse.
J'appris, à cette époque, d'un des domestiques de la maison.
I) Diminutif <lo Cassandre.
qu'elle était la fille du colonel et d'une femme esclave, qui avait partage un an ou deux, avec ma mère, les bonnes grâces du maître. Cette femme était morte depuis longtemps, et Cassy était devenue orpheline dès son bas âge. Cette autre maîtresse du colonel Moore avait été, me dit-on, d'une grande beauté, et elle avait été l'une des plus redoutables rivales de ma pauvre mère.
En fait de charmes personnels, Cassy était digne de sa descendance, soit paternelle, soit maternelle. Elle n'était pas grande, mais elle avait beaucoup de grâce et de distinction ; la souplesse et la vivacité de toute son allure offraient un modèle <[ue sa nonchalant»1 maîtresse, sans cesse étendue sur un sofa, eût pu imiter avec grand avantage. L'olive clair de sa carnation, ses joues rosées, valaient, certes, bien la pâleur maladive des beautés patriciennes de la Basse-Virginie, et elle y joignait une paire d'yeux brillants et expressifs dont je crois qu'on eût eu de la peine à trouver, même- en bien cherchant, les pareils.
À l'époque dont je parle, en vrai Virginien, je m'enorgueillissais encore de ma couleur. J'avais cependant fait la triste expérience que, blanc ou noir, un esclave n'en est pas moins un esclave, et que le maître, sans avoir égard au teint, manie le fouet avec une scrupuleuse impartialité. Cependant, comme ma pauvre mère, je me croyais d'une race supérieure et je me plaçais bien au-dessus de quiconque était un peu plus brun que moi. Ce sot orgueil m'avait empêché de me lier avec les autres domestiques mâles ou femelles, car j'étais sensiblement plus blanc qu'eux, et, comme de juste, ma fierté m'avait attiré, de leur part, un mauvais vouloir dont plus d'une fois j'avais ressenti les fâcheux effets, sans que, toutefois, ces leçons m'eussent guéri de ma folie.
Cassy avait peut-être un peu plus de sang africain que moi, mais ce point d'importance, si capital qu'il fût à mes yeux, s'atténua sensiblement â mesure que je la connus davantage, et finit même par s'effacer entièrement de ma pensée. Nous
CUAPITRE Vil. 55
étions souvenl ensemble, el la beauté, l'animation, la lionne humeur de Cassy, faisaienl chaque jour une plus vive impre sion sur moi. Je l'aimais avant môme de m'en être douté, et, bientôt, j'eus le bonheur de découvrir qu'elle me payait de retour.
Gass] . enfant de la nature, ne connaissait rien de ces habiles manégi s, souvent ;mssi familiers aux soubrettes qu'à leurs maîtresses, et par lesquels la coquetterie sait tenir un amoureux en échec. Nous nous aimions; il fut promptement question de mariage. Cassj consulta sa maîtresse, etlaréponse de celle-ci fut favorable. Mistress Moore ne m'écbuta pas avec une moindre bienveillance. Les femmes ne sont jamais si heureuses que lorsqu'elles ont l'occasion de brasser quelque affaire matrimoniale; si humble que soit le rang des soupirants, elles ne dédaignent pas de s'en mêler.
Il fut décidé que notre mariage serait l'objet (Tune petite fête entre serviteurs, et qu'il aurait lieu le dimanche suivant. Un prêtre méthodiste, qui battait les enviions, en quête d'àmes, se chargea avec empressement de la cérémonie. Il eut sans doute rempli cet office pour n'importe <[ui; mais il s'j offrit d'autant plus volontiers que Cassy, pendant son séjour à Baltimore, avait été affiliée à la société métliodiste.
J'étais enchanté' qu'un peu de solennité entourât notre mariage. En général, les unions entre esclaves américains sont fort légèrement traitées, et ne constituent qu'un rapprochement temporaire, opéré sans cérémonie, non reconnu par les lois, dont les maîtres ne tiennent pas grand compte, et auquel les parties contractantes elles-mêmes n'ont «pie peu mi point d'égard. Cette idée, que le mari peut être vendu pour la Louisiane, la femme pour la Géorgie, est peu faite pour resserrer les liens de l'union nuptiale, et la certitude que les fruits de leur mariage, les enfants nés de leur amour, seront esclaves, et, comme tels, voués aux souffrances et aux privations iV\\\\i' servitude sans espoir, suffit à glacer le cœur des
couples les plus tendres et les mieux unis. L'esclave cède à l'impulsion de la nature et il fait souche d'esclaves ; mais, sauf de rares exceptions, la servitude n'est pas moins fatale à l'amour conjugal qu'à toutes les autres vertus. Quelques esprits d'élite se montreront peut-être supérieurs à leur condition, et. abandonnés de l'univers, trouveront encore dans leur cœur la force de résister aux mortelles et démoralisantes influences de l'esclavage, par la même raison que le fléau de la peste et de la fièvre jaune, en envahissant nos cités et en entraînant au tombeau des milliers d'individus, rencontre ça et là quelques constitutions de fer qui, par la seule force de leur nature, sont préservées de l'épidémie.
Le vendredi qui précéda le dimanche fixé pour notre mariage, le colonel Moore revint à Spring-Meadow. Son arrivée inattendue ne me plut guère. 11 accueillit tous les autres serv iteurs, qui se pressaient pour le recevoir, a ver sa bonne grâce et sa bienveillance habituelles; mais, quoique mêlé à eux, je n'obtins d'autre marque de son attention qu'un signe de mécontentement très-visible. 11 parut surpris fort désagréablement de me retrouver sous son toit.
Le jour suivant, je fus relevé de mon service dans la maison et replacé aux champs, sous la direction de M. Stubbs. .l'en fus piqué au vif, mais ce n'était rien auprès du coup qui m'attendait le lendemain, quand je me présentai à l'habitation pour réclamer ma fiancée. On me dit qu'elle était partie en voiture avec le colonel Moore et sa fille, en visite dans le voisinage, et qu'il était inutile de me déranger pour la voir, miss Caroline ne se souciant pas que sa suivante épousât un homme des champs.
Comment essayer de décrire le paroxysme de douleur et de rage auquel je fus en proie alors? Ceux dont les passions sont ardentes, comme l'étaient les miennes, comprendront aisément mes sensations dans ce moment effroyable: j'essayerais vainement de les expliquer aux personnes dont la nature est plus froide. Ma fiancée m'était arrachée, et moi-même livré de
ciiaI'iïiu; vu. ô;>
nouveau à la tyrannie affreuse d'un contre-maître brutal! et tout cela si soudainement, avec une intention si évidente d'oppression et d'outrage!
le recueillis alors de nouveau les tristes fruits du fol orgueil qui m'avail tenu éloigné de mes camarades. An lieu de sympathiser avec moi, beaucoup se réjouissaient ouvertement de mon malheur, et, comme je n'avais point cherché d'ami et de confidenl parmi eux, je n'avais personne à qui demander conseil, ai compassion à espérer. Dans ma détresse, je songeai au ministre méthodiste qui devait venir le soir même nous marier. Cassj et moi, et qui avait paru prendre do l'intérêt à notre mutuel bonheur. Non-seulement j'avais besoin d'aller chercher près de lui des avis et <\r> consolations, mais je désirais lui épargner un voyage inutile, sinon peut-être même quelques insultes, car le colonel Moore voyait d'un assez mauvais œil les prêcheurs de tout ordre, et particulièrement ceux de la secte méthodiste.
Je savais que ce ministre tenait un mcethiy à quatre ou cinq milles de Spring-Meadow; je résolus, si j'en avais la permission, d'aller l'entendre. Je cherchai M. Stubbs pour oh* tenir de lui une passe, permission écrite sans laquelle aucun esclave ne peut quitter la plantation à laquelle il appartient, sous peine d'être arrêté par le premier venu, cravaché et ramené à l'habitation de son maître. Mais M. Stubbs nie déclara en jurant qu'il était las de toutes ces allées et venues, et qu'il était décidé à ne plus accorder de passe avant une quinzaine au inoins.
A quelques âmes sensibles il pourra sembler bien dur que l'esclave, après avoir travaillé six jours pour son maître, ne puisse pas même, le septième, perdre un instant de vue ces champs maudits, témoins quotidiens de ses fatigues et de ses maux. Cependant bon nombre d'habiles administrateurs et de parfaits disciplinaires sont, comme M. Stubbs, très-opposés à tout déplacement d'esclaves, et enferment les leurs comme un bétail le jour du repos, « crainte d'accident. »
5(i L'ESCLAVE BLANC.
A tout iiLitrc moment, ce nouveau trait de bonté de M.Stubbs m'eut mis hors do moi; mais, sous le coup des sentiments qui m'oppressaient, j'en eus à peine conscience. Je retournais lentement vers le quartier des esclaves quand une petite lille. qui faisait partie du service de la maison, vint à moi en courant à perdre baleine, .le la connaissais, car elle était la favorite de Cassy, et je la reçus dans mes bras. Quand elle [tut recouvrer la parole, elle m'apprit qu'elle m'avait cherché toute la matinée pour me transmettre un message de Cassy; que ma bien-aimée avait été obligée, bien à contre-cœur, de partir le matin avec sa maîtresse, mais qu'elle me priait de n'en pas être inquiet ni chagrin, car elle m'aimait autant qu'avant.
J'embrassai la petite messagère en la remerciant un million de fois de ses bonnes nouvelles, et je courus à ma maison : c'était une confortable petite cabane que Mistress Moore avait donné Tordre de bâtir pour Cassy et pour moi, et dont je m'attendais à être dépossédé à chaque instant. L'avis que je venais de recevoir m'avait profondément ému : je ne fus pas plutôt assis qu'il me fut impossible de rester en place; mon eœur battait violemment, le sang me bouillait dans les veines, je quittai Ja maison et me promenai dans les étroites limites de ma geôle, car aussi bien la plantation en était une pour moi. J'eus recours au plus violent exercice pour user un peu l'ardente impression d'espérance et de crainte dont j'étais agité, sensation mille fois plus pénible que la certitude du malheur même.
Le soir arrivé, j'épiai le retour de la voiture, dont à la lin le bruit sourd, encore distant, frappa mon oreille. Je m'élançai vers l'habitation, dans l'espoir d'entrevoir Cassy, et, peutêtre, de parvenir à Ici parler. La voiture s'arrêta à la porte, et, comme j'allais approcher, je réfléchis qu'il valait mieux éviter de courir le risque d'être vu par le colonel, qui, j'en (;tais certain maintenant, n'avait pour moi qu'aversion et était, sans nul doute, l'auteur du cruel affront qui m'avait été fait