‹ L'esclave blancChapitre 2 sur 207 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L.-i province où je suis né était, et tout me porte à croire qu'elle est encore une des plus riches et des plus peuplées de l'est de la Virginie.

Mon père, le colonel Charles Moore, était le chef de Tune des plus puissantes el des [dus influentes familles de cette partie du pays. Otte circonstance eût pu être dé peu de poids dans tout autre Etat de l'Amérique, mais elle n'était pas d'une légère importance dans la Basse-Virginie. La nature et l'éducation réunies avaient doué le colonel Moore de toutes les qualités nécessaires pour qu'il put occuper dignement le rang dans lequel sa naissance l'avait pincé. C'était un aristocrate achevé, et il s.- montrait tel dans sa parole, dans son regard et dans toutes ses actions. 11 y avait dans son attitude la conscience d'une supériorité à laquelle peu de gens pouvaient résister, mais adoucie et rendue même agréable par un charme personnel et une aménité qui flattaient et captivaient. Somme toute, il était incontestablement reconnu, parmi ses amis et ses voisins, pour être le modèle irréprochable du gentleman virginien, éloge qui, à leurs yeux, était le nec plus ultra et dispensait de tous les autres.

Lorsque éclata la guerre de la révolution américaine, le colonel Moore était un tout jeune homme; par naissance et par éducation, il appartenait, comme je l'ai dit, au parti aristocratique et naturellement conservateur; mais les entraînements de la jeunesse et son patriotisme étaient trop ardents pour qu'il put en méconnaître les appels. Il épousa donc avec chaleur

la cause de l'indépendance, et son influence, non moins que son activité politique, ne contribuèrent pas peu à en assurer le succès.

Il demeura toujours un chaud et énergique partisan de la liberté. L'un des [dus anciens souvenirs que j'aie conservés de lui, est celui de la véhémence avec laquelle, au milieu de ses amis et de ses hôtes, il avait coutume de défendre la cause de la Révolution française, qui s'accomplissait alors; il était l'avocat éloquent et l'apologiste des progrès de cette Révolution; et, bien que je ne comprisse (pie peu de chose ou même rien à ses discours, l'animation et l'élan de sa parole ne laissaient pas de faire sur moi une impression des plus vives.

Les droits de l'homme et les droits de la nature humaine étaient pour moi alors des mots vides de sens; mais je les entendis si souvent répéter, qu'ils se gravèrent dans ma mémoire ineffaçablement, et qu'après bien des années ils revenaient encore fréquemment à mon souvenir.

Au mérite de la parole, le colonel Moore joignait celui d'agir conformément à ses principes, et il était universellement considéré comme un homme d'honneur et un excellent homme. Rien des jeunes gens qui, plus tard, occupèrent des postes éminents, durent leur entrée dans la carrière à sa protection et à son appui. Il apaisait la moitié des différends qui s'élevaient dans le comté, et ne semblait jamais plus satisfait que lorsqu'il pouvait intervenir dans un procès ou dans un duel, et empêcher une dispute accidentelle, souvent frivole, île dégénérer en querelle violente pouvant avoir des suites graves. De la bonté d'âme, une active et universelle bienveillance, de la compassion pour le malheur, étaient les traits les plus saillants de son caractère.

S'il m'eût été donné de choisir mon père, aurais-je jamais pu en souhaiter un plus accompli? Mais, d'après les lois et coutumes de la Virginie, le sang et la condition de la mère déterminent seuls ceux de l'enfant, et ma mère, hélas! était une concubine et une esclave!

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