CHAPITRE 11. S
Cependant, ceux qui lavoyaienl pour la première fois pouvaient à peine croire qu'elle fit partie d'une race asservie <'t dégradée; car, si humble que fût sa situation, elle ;i\;iit du moins reçu en partage, pour don terrestre, une éclatante beauté. Le mélange de sang africain dont ses veines étaient souillées était distinctement visible; mais la teinte qu'il donnail à sa carnation, loin de la ternir, ne servait qu'à en rehausser l'éclat. Ses longs cheveux noirs, qu'elle savait disposer avec la plus élégante simplicité, et le feu de ses beaux yeux bruns si expressifs et si mobiles, étaient en harmonie parfaite avec toute sa personne, et formaient un ensemble «loin le type peut n'être pas rare en Espagne ou en Italie, mais qu'on eût cherché en vain parmi les visages pâles et les languissantes beautés de la Virginie orientale.
J'ai fait cette description sans doute plus en amant qu'en fils; c'est qu'en vérité ta beauté de ma mère était si peu commune, qu'elle m'avait frappé dès le premier âge ; je demeurais de longues heures à la contempler pendant qu'elle me tenait sur ses genoux et que i\^> pleurs ou des sourires passaient alternativement sur son visage, dont l'expression, trèsvariable, était toujours séduisante. Elle était pour moi la meilleure des mères; le mélange de tendresse, de peine et de plaisir avec lequel elle semblait me regarder, donnait comme une vie nouvelle à sa beauté, et c'est probablement ce qui fixa de si bonne heure et si fortement mes regards.
Je n'étais pas son seul admirateur, bien s'en faut : sa beauté était célèbre dans toutes les parties de la province, et le colonel Moore avait été souvent sollicité de vendre ma mère; on lui en avait offert de grandes sommes, mais il avait toujours rejeté es propositions, fier qu'il était de posséder le meilleur cheval, la maîtresse la plus enviable et la meute la plus vaillante qu'on put trouver dans le pays.
D'après le portrait que j'ai tracé de lui, il paraîtra sans doute étrange à certaines personnes que le colonel Moore eût nue maîtresse et fût le père d'enfants illégitimes; c'est qu'a-
lors ces personnes ignorent complètement les usages de nos pays à esclaves.
Le colonel Moore était marié à une femme distinguée qu'il aimait et respectait, et qui le rendit l'heureux père de deux (ils et d'autant de lilles. Cela ne l'empêcha pas plus que n'importe quel planteur des États-Unis de donner un très-libre cours à ses [tassions amoureuses, et de jeter son dévolu sur les nombreuses esclaves de Spring-Meadow — c'était le nom de son domaine. — Toutes, ou à peu près, se vantaient d'avoir été, plus ou moins longtemps, l'objet de ses recherches; il n'avait pas, toutefois, en aucun temps-, [dus d'une ou deux favorites déclarées.
Ma mère fut. pendant plusieurs années, l'objet de l'attention particulière du colonel Moore, et elle ne lui donna pas moins de six enfants, qui tous, excepté moi, l'aîné, furent assez heureux pour mourir en bas âge. De ma mère j'héritai de cette imperceptible portion de sang africain qui suffit à me réduire à la condition dégradée de l'esclave; mais, quoique né esclave, je reçus de mon père un esprit fier, une nature impressionnable et un tempérament ardent. Quant aux dons naturels de l'esprit et du corps, je crois pouvoir affirmer que nul de ses enfants légitimes et reconnus ne pouvait lui donner, sous ce rapport, les mêmes sujets de satisfaction e1 de fierté que celui qui trace ces lignes.