‹ L'esclave blancChapitre 20 sur 207 · CHAPITRE VIN · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIN

Il était impossible à ma femme de me voir autrement qu'à la dérobée. Elle passait les nuits, couchée sur un tapis, dans la chambre de sa maîtresse: car le plancher, en Amérique, est rstimé un lit bien suffisant pour un esclave, joignît-il, comme Cassy, à la qualité de femme, celle de servante favorite dans la maison de ses maîtres. Obligée de se relever dans la nuit, au moindre caprice de sa maîtresse, qui était une véritable entant gâtée, elle courait de grands risques en me venant voir, et. si quelqu'une de ses absences nocturnes eût été découverte, malgré tout ce qu'ont dit les poètes du pouvoir de la beauté, Cassy elle-même, l'adorable et ma bien-aimée Cassy, n'eût point échappé au fouet.

Si courtes et si incertaines que fussent ses visites, elles suffirent à développer et à entretenir en moi tout un monde nouveau d'idées et de sentiments pleins de charme. Ma femme était rarement avec moi, mais son image, toujours devant mes yeux, me rendait insensible à tout ce qui n'était pas elle. Toutes choses flottaient pour moi dans un beau rêve. Le rude travail des champs n'était plus rien pour moi ; je ne sentais plus le fouet du contre-maître.

Mon esprit était si plein de la joie que je puisais dans notre affection mutuelle, et du bonheur anticipé de nos entrevues successives, qu'il semblait n'avoir plus de place pour les émotions pénibles. Si ardente que fût ma passion, elle était satisfaite, et, quand je serrais la douce fille sur mon cœur, je tou-

chais au faîte de la félicité humaine. Je me sentais heureux d'un bonheur au-dessus de tout ce que j'eusse pu imaginer ou souhaiter.

Les enivrements de l'amour sont les mûmes dans l'âme de l'esclave et dans celle du maître. Ce sentiment exquis, tant qu'il dure, absorbe tous les autres et se suffit à soi-même. J'en lis l'expérience. Dans la condition la plus misérable, je me trouvai heureux, et l'excès de ma passion me rendait insensible à tout ce qui n'était point l'amour.

Mais de telles extases sont peu appropriées à la faible nature humaine. Elles passent vite, et on les trouvera peut-être achetées bien cher, si l'on songe aux angoisses de l'espérance déçue et à l'amer désespoir qui trop souvent leur succèdent. Pourtant, je me reporte avec bonheur à cette trop fugitive époque ; elle fut un de ces rares moments de joie que ma mémoire, interrogeant mes plus lointains souvenirs, entrevoit ça et là, dispersés comme de rares ilôts de verdure que de tous côtés environne le terrible et sombre Océan.

Nous étions mariés depuis une quinzaine de jours; il ('tait près de minuit, j'étais assis un soir devant ma porte, attendant l'arrivée de ma femme; la lune était brillante et le ciel sans nuages; dans toute l'ivresse de ma félicité, je suivais le cours et j'admirais la splendeur de l'astre qui m' éclairait, en remerciant Dieu de n'avoir pas permis que les instincts dégradants de ma condition servile détruisissent en moi la source des plus nobles et plus pures émotions.

J'aperçus une forme humaine venant à moi; je m'élançai au-dev3nt d'elle; je l'eusse reconnue, quelle que fût la distance. L'instant d'après, je serrais ma femme dans mes bras. Mais, comme je la pressais sur mon cœur, je sentis que son sein était agité; et, quand j'attirai son visage près du mien, ma joue fut couverte de ses larmes.

Alarmé, je l'entraînai vers la maison et m'informai en toute hâte de la cause de cette agitation si vive : mais mes questions ne firent qu'augmenter son trouble; elle laissa tom-

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