CHAPITRE XII
Quand je repris mes sens, je me retrouvai sur an misérable grabat, étendusur le plancher d'une vieille cabane en ruines. JCtais très-faible el hors d'état de me mouvoir, et Ton m'apprit "que je sortais d'un accès de fièvre. Une vieille femme sourde, qui n'était plus bonne qu'au métier de garde-malade, était seule près de moi. Je la reconnus, et, oubliant qu'elle ne pouvait m'entendre, je l'accablai da questions. J'étais tout à la fois avide et tremblant d'avoir quelques nouvelles de ma pauvre Cassy, et toutes mes demandes avaient trait à elle; mais (dles restèrent sans réponses.
— Vous avez beau crier, me dit la vieille, je ne vous entends pas.
Elle me lit d'ailleurs observer que j'étais trop faible et trop malade pour parler.
Sans me rebuter de ce mauvais succès, je n'en criai qu'un peu plus fort, et, joignant la pantomime à la parole, je tâchai de me faire comprendre par signes. Mais il était clair que Tante Judy n'avait pas dessein de contenter ma curiosité; car. voyant que je ne voulais pas rester tranquille, elle sortit et me laissa tout entier à mes réflexions. Elles furent peu agréables. 11 est vrai que j'avais alors la tète si faible et les idées si confuses, que je n'étais guère en état de penser beaucoup.
J'appris, plus tard, que j'avais eu plus d'une semaine le délire, suite de la fièvre violente qui avait suivi mon supplice et avait failli terminer ma misérable existence; mais la crise était maintenant passée; ma jeunesse, la vigueur de ma constitution, m'avaient sauvé et me gardaient pour de nouvelles souffrances.
Je me rétablis vite et lus bientôt en état démarcher. Pour m'ôter l'envie d'abuser du retour de mes forces et de tenter
une nouvelle fuite, on me mit les fers aux pieds et les menottes. Une heure par jour, on ine les retirait, pour que, sous la surveillance de Pierre, j'allasse prendre l'air un moment et faire un peu d'exercice dans les champs. Ce fut en vain que j'essayai de tirer de Pierre quelques renseignements sur le sort de ma malheureuse femme. 11 ne put pas, ou ne voulut pas me répondre.
Je pensai qu'il me vendrait peut-être les nouvelles qu'il refusait de me donner, et je lui promis des habits, pour qu'il me permît de revoir ma dernière habitation. Nous y allâmes ensemble. On se rappelle que les hontes de mistress Mooreet de sa fille m'avaient permis d'établir un certain confort dans cette maison, en vue de mon prochain mariage. Elle était garnie de quantité d'objets peu à la portée d'un esclave; je la trouvai entièrement dévastée et pillée : on m'avait tout pris; mon coffre était brisé, mes habits avaient disparu. Je devais, sans nul doute, ce bon office à mes compagnons d'esclavage. L'un des plus énergiques instincts de l'homme est le désir de posséder; et cette possession, l'esclave n'a d'autre moyen de la satisfaire que le pillage. L'essence de la servitude est de détruire dans le cœur de l'homme jusqu'à la moindre notion du bien. Si l'oppression ôte la raison à l'homme sage, elle fait, trop souvent aussi, de l'honnête homme un coquin : elle aigrit les impressions, endurcit et abrutit l'âme. Celui qui n'a ni liberté, ni famille, ni droit aux fruits de son labeur, devient insouciant, égoïste, perd le sens moral, et ne voit plus que la satisfaction du moment présent. Déshérité de tout, il il est toujours prêt à rendre à autrui, fût-ce même à ses compagnons d'infortune, exaction pour exaction.
Trouvant ma maison pillée, mes habits volés, j'eus l'idée de tâter mes poches: mon argent m'avait été pris aussi. Je me rappelai alors que, quand M. Gordon et sa bande m'avaient assailli, M. Stubbs m'avait fouillé et avait fait passer le contenu de mes poches dans les siennes propres. Il fallait en faire mon deuil : selon le code de morale qui prévaut dans la Virginie. M. Stubbs
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n'avait rien à se reprocher puni cette action. Un vagabond et un vaurien tel que moi ne pouvait évidemment rester muni, sans les dangers les plus graves pour la sécurité publique, d'une forte somme d'argent. Mais, selon le même code, les esclaves ijui m'avaient dérobé mes babils étaient de fieffés coquins et avaient mérité le fouet à outrance. C'est ce que M. Stubbs me déclara lui-même lorsque, le rencontrant au retour, je me plaignis du pillage «le ma maison. Cet honnête homme se mit, surina déposition, dans une furieuse colère, et jura comme il faut que. s'il pouvait seulement mettre la main sur les voleurs, ils auraient affaire à lui. Malgré cet (dan de vertueuse Indignation, M. Stubbs ne me dit rien de mon argent, et je jugeai prudent de n'en point ouvrir la bouche.
En deu\ ou trois semaines, j'eus recouvré mes forces, et les excoriations qui couvraient mes reins furent complètement guéries. Je commençais à me demander ce que le colonel entendait faire de moi, lorsque je reçus un message de M. Stubbs, m'engagéant à être debout le lendemain au petit jour, et prêt à faire un voyage. Quel en était le but? c'est ce dont il n'avait pas daigné m'instruire, mais je m'en inquiétai peu. J avais maintenant une très-grande consolation . quoi que lissent mes tyrans, fêles défiais de pouvoir accroître mes misères. Ce sentiment me soutenait, et j'envisageais l'avenir avec une sorte d'hébétement et d'indifférence stupides, dont je suis surpris quand j'y songe.
Le lendemain matin. M. Stubbs vint me prendre. Il était à cheval, fouet en main, comme toujours. Il m'enleva mes fers, mais me laissa les menottes. 11 m'attacha autour du cou une corde, dont il passa l'extrémité à sa ceinture. Ainsi prémuni contre toute tentative d'évasion de ma part, il monta à cheval et m'ordonna de cheminer à ses côtés. J'étais encore un peu faible, et quelquefois j'avais de la peine à suivre; mais M. Stubbs. avec un coup de fouet, me redonnait de la vigueur. Je lui demandai où nous allions : « Vous le saurez quand \ous \ serez ! » me répondit-il d'un ton bref.
Tl L'ESCLAVE BLANC.
Nous passâmes la nuit dans une espèce de taverne. Nous occupâmes la même chambre, lui dans un lit, moi sur le plancher. Il nr'ôta la corde du cou. et m'en lia les jambes. mais il m'avait serré si fort, que la douleur ne me permit pas de dormir. Nombre de fois, je me plaignis, mais M. Stubbs me dit de me tenir tranquille et de ne lui point rompre la tète avec mes sottes lamentations. Le lendemain, quand il me délia, j 'avais les chevilles très-enflées. Il regretta alors d'avoir fermé l'oreille ;» mes appels réitérés, mais s'excusa en disant que nous étions tous un tel rainas d'endiablés menteurs, qu'il n y avait pas moyen de nous croire, et qu'il s'était peu soucié de se déranger pour rien.
Nous continuâmes notre route le jour suivant; mais j'étais tellement brisé par les fatigues de la veille et par le manque de sommeil, (pie j'eus besoin, pour me traîner, des fréquentes applications du stimulant de M. Stubbs. Ma résolution et cette rspèce de stupéfaction mentale qui m'avait soutenu jusqu'ici me manquèrent avec les forces, et je me pris à pleurer comme un enfant. Nous atteignîmes à la lin au ternie de notre voyage. A une heure assez avancée de la soirée, nous entrâmes dans la ville de Richmond. Je serais bois d'état de la décrire, car je lus immédiatement conduit en lieu de sûreté, c'est-à-dire dans la prison.
J'appris alors, et seulement, le sort qui m'était réservé. Las de mon insubordination, nie dit M. Stubbs, le colonel s'était décidé à me vendre. Je ne l'avais plus revu depuis le jour où j'étais demeuré pour mort sous l'énergie de son châtiment paternel. Je ne devais plus le revoir. Touchante séparation d'un père et d'un fil
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