‹ L'esclave blancChapitre 38 sur 207 · CHAPITRE MIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE MIL

Je fus conduit au lieu de ta vente les fers aux pieds et aux mains, imite la marchandise était déjà eu étalage; mais. comme il s'écoula quelque temps avant l'ouverture de la criée,

j'eus le loisir d'examiner autour de moi.

Le premier groupe qui fixa mon attention se composait d'un vieillard, dont la tète était complètement blanche, et d'une charmante enfant de dix ou douze ans, sa petite-fille, à ce qu'il nous dit du moins. Le vieillard et l'enfant avaient tous deux le carcan au cou et étaient accouplés par une lourde chaîne. La vieillesse de l'un, la jeunesse de l'autre, semblaient rendre un pareil luxe de précautions bien superflu; mais leur maître, à ce que je compris, s'était résolu à les vendre dans une boutade de colère, et tout cet attirail de chaînes était moins une garantie qu'une punition.

Auprès d'eux se tenaient un homme et une femme, tous deux très-jeunes, la femme ayant un enfant dans ses bras. Ils paraissaient l'aimer passionnément et se désolaient à l'idée de tomber dans les mains de deux propriétaires différents. Si quelqu'un de la réunion semblait manifester quelque velléité d'achat, la femme s'adressait aussitôt à lui, le suppliant de l'acquérir elle et son mari, et énumérait avec une grande volubilité, comme si elle eût craint qu'on ne l'interrompit, les bonnes qualités de chacun. Quant à l'homme, il tenait ses yeux baissés, gardait un silence profond et morne.

11 \ avait un autre groupe de huit ou dix hommes ou femmes qui, riant, causant et plaisantant entre eux, semblaient aussi indifférents à ce qui allait se passer que s'ils en eussent dû être simples spectateurs. Un apologiste de la tyrannie n'eût pas manqué de se réjouir à cette vue et d'en conclure qu'après tout le fait d'être vendu à l'encan n'est pas si terrible qu'on se l'imagine. L'argument eût eu la môme force que celui de ce philosophe qui, voyant à travers les grilles d'une prison quelques criminels condamnés jaser et rire, en induisait que l'attente de la potence devait contenir en soi quelque chose d'exhilarant.

Le fait est que l'esprit humain résiste à tout, et que rien

ne 1(3 peut distraire entièrement de la poursuite du bonheur. Puisque l'esclave chante sous son pesant harnais, il se peut bien qu'il rie tout en étant vendu comme un bœuf en plein encan. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que le tyran ne peut venir à bout, quoi qu'il fasse, d'éteindre complètement dans l'âme de ses victimes l'aptitude à la jouissance? Il n'en revendiquera pas moins à sa louange ce reste d'élan d'une nature non encore tout à fait vaincue et brisée, et il osera même se targuer du bonheur qu'il cause!

Être vendu, néanmoins, n'est pas toujours une chose gaie. La première enchère porta sur un homme d'environ trente ans, d'une belle, ouverte et très-remarquable physionomie. Il paraît que, jusqu'au moment où on le plaça sur la table. il ne s'attendait point à être vendu par son maître, qui, habitant une propriété du voisinage, l'avait trompé sur ses réelles intentions, et l'avait conduit à la ville, sous prétexte de le louer à quelque industriel delà cité. Lorsque le pauvre malheureux comprit qu'on allait le vendre, il fut saisi d'un tel tremblement, qu'à peine pouvait-il se soutenir sur ses jambes. Il frémit des pieds à la tète, et une indicible expression de terreur et de désespoir se peignit sur son visage. Les deux principaux enchérisseurs, entre qui paraissait devoir s'engager une lutte sérieuse, étaient un gentleman du voisinage, semblant connaître le pauvre esclave mis en vente, et un jeune homme pétulant et arrogant, qu'on disait être un marchand d'esclaves de la Caroline du Sud.

Ce fut un spectacle curieusement douloureux que celui de la physionomie du pauvre esclave, tandis que l'on procédait à l'enchère. Lorsque le marchand de chair humaine de la Caroline tenait le dé, la figure du malheureux se contractait, ses yeux roulaient dans leurs orbites avec une expression sinistre, et il semblait la statue du désespoir. Mais, lorsque le Yirginien enchérissait, par contre, son visage s'illuminait; de grosses larmes coulaient le long de ses joues, et l'accent profond dont il s'écriait: « Dieu vous bénisse, maître!» eût touché

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