CHAPITRE XIV
Lorsque mon nouveau maître sut que je venais d'avoir la fièvre et n'étais pas encore entièrement remis, il me loua un cheval et nous partîmes ensemble pour son habitation. Son domaine était situé à une assez grande distance à l'ouest de Richmond, dans une partie de la province que l'on désigne sous le nom de Moyenne-Virginie. Pendant la route, il entra en conversation avec moi, et je le trouvai fort différent de toutes les personnes libres que j'avais connues jusqu'à ce jour.
Il me dit que j'étais heureux d'être tombé entre ses mains, attendu qu'il se faisait une règle de traiter ses esclaves infiniment mieux qu'ils ne Pétaient chez tous les maîtres du voisinage, a S'ils ne sont pas contents, s'ils n'obéissent pas. ajouta-t-il, s'ils ont envie de s'enfuir, je les vends, et c'est une affaire finie. Je no veux point de ces gens-là autour de moi. Mais, comme mes esclaves savent parfaitement qu'ils ne ga-
gneraient pas au change , ils se gardent bien de m'offenser. Soyez docile, mon garçon, faites votre tâche, et je vous garantis que vous serez chez moi mieux nourri, mieux vêtu et mieux traité que chez aucun autre propriétaire. » Tel fut le texte du discours du major ïhornton : je fais grâce au lecteur des développements, qui durèrent cinq ou six heures.
La soirée était assez avancée lorsque nous arrivâmes à Oakland, domaine du major ïhornton. La maison était en briques, avec un péristyle en bois. Elle n'était pas grande, mais en revanche propre et véritablement jolie, et paraissait beaucoup plus confortable que ne le sont en général les maisons de Virginie. Les terres à l'entour étaient parfaitement tenues et ornées de fleurs et d'arbustes, chose rare dans ce pays et que je n'avais jamais vue. A peu de distance de l'habitation, s'élevaient, sur un joli petit mamelon, les cabanes des esclaves, solidement construites en briques et très -propres: elles n'étaient pas disposées en ligne droite, selon l'usage, mais se groupaient dans une espèce de désordre assez pittoresque. Elles étaient ombragées par un bouquet de beaux grands chênes; les mauvaises herbes en étaient soigneusement sarclées à l'entour, et tout y avait un air d'aisance et de soin aussi agréable aux yeux que nouveau et imprévu. Sur toutes les plantations que j'avais vues jusqu'à ce jour, les cabanes des esclaves n'étaient que de chétives huttes en ruines, avec des toits crevés et le sol pour plancher, à moitié ensevelies dans les herbes sauvages, et aussi sales, aussi négligemment tenues que peu habitables.
Les enfants qui jouaient autour de ces cabanes m'offrirent un nouveau sujet de surprise. J'avais jusqu'ici vu les enfants des esclaves courir sur les plantations, tout nus ou à moitié couverts d'une sale chemise qui leur tombait en guenilles sur les jambes et que l'on ne lavait jamais. Au contraire, ceux d'Oakland étaient chaudement et très-décemment vêtus : ils n'avaient point cet air sordide, misérable,