CHAPITRE XVI
qu'il avait fait If meilleur marché de toute la vente. Le vieux drôle se mil à rire silencieusement. Sa pensée était transparente : il était évident qu'il se proposait de prendre la pauvre \ ieille au mot.
Plusieurs des esclaves, vieux et décrépits, ne purent trouver, d'acquéreurs. Ils ne valaient pas même l'enchère, et pas un.' âme iif misa. J'ignore ce qu'ils purent devenir.
Le marchand d'esclaves qui avait acheté le plus grand nombre des enfants refusa de miser celles des mère? qui avaient passé l'âge de la fécondité. La séparation de ces mères d'avec leurs enfants fut une nouvelle scène de désolation et de misère. Les pauvres petits malheureux, arrachés la veille du lieu qui les avait vus naître, et maintenant enlevés aux mères qui les avaient portés et nourris, agitaient leurs petites mains et exhalaient un cri perçant, le désespoir de l'enfance. Les mères pleuraient aussi . mais leur désespoir ('tait moins bruyant. Il y avait entre autres une vieille femme, mère, ditelle, de quinze enfants. Une petite fille de dix ou douze ans était le seul qui lui restât. Les autres avaient été vendus et dispersés et envoyés on ne sait où. Il s'agissait maintenant de perdre le plus jeune et le dernier. La petite fille s'attachait aux habits de sa mère avec une suprême épouvante, et ses cris eussent touché un cœur de pierre. Son nouveau maître la saisit, lui appliqua un coup de fouet, et lui ordonna de cesser i sa maudite criaillerie. » Le marchand d'esclaves a beau avoir les dehors du gentleman, il est au fond toujours le même atroce personnage, qu'il fasse son métier sur la côte d'Afrique ou dans « les anciennes possessions. »
Dés que notre nouveau maître eut complété ses achats, il se prépara à partir avec sa cargaison. 11 était agent d'un commerce d'esclaves dont le principal entrepôt était situé à Washington, siège du gouvernement fédéral et chef-lieu des États-Unis d'Amérique. C'est là qu'il se proposait de nous conduire. La totalité' de ses emplettes se composait d'environ quarante esclaves, hommes, femmes et enfants, à peu près par
égales proportions. Nous fûmes accouplés par des carcans île 1er, que joignaient des chaînons de même métal, eux-mêmes reliés à une lourde chaîne, allant de Tune à l'autre extrémité de notre malheureuse bande. Chacun de nous avait en outre la main liée par des menottes à celle de son voisin de rang, et une autre chaîne s'adaptait à ce dernier lien. Nos carcans, avec les chaînons y adhérents, eussent pu suffire sans doute dans les occasions ordinaires ; mais notre nouveau maître avait tellement entendu dire aux voisins du major Thornton, présents à l'adjudication, que nous étions « de dangereux coquins, » qu'il avait jugé bon, dit-il, de n'omettre aucune garantie raisonnable.
La chaîne fut mise en mouvement. Nos acheteurs, assistés de deux ou trois sous-ordres, nous accompagnaient à cheval, armés de fouets, comme toujours. Le voyage fut lent, triste et des plus pénibles. Nous ne marchions guère de notre plein gré ; les pauvres enfants succombaient sous le double poids de leurs chaînes et d'une fatigue à laquelle ils n'étaient pas accoutumés, et nous étions tous défaillants, faute de nourriture, car notre nouveau maître était un homme très-rangé, qui dépensait le moins possible en voyage.
J'épargne au lecteur la triste monotonie du trajet et de nos souffrances. Qu'il suffise de dire qu'après bien des jours de marche nous traversâmes le large et majestueux Potomac et arrivâmes de nuit dans la cité fédérale, je devrais dire plutôt dans le lieu où plus tard elle devait s'élever, car Washington, alors, n'était qu'un grand village éparpillé sur une vaste étendue de terrain, entrecoupé de champs déserts, envahi par les broussailles. On y pouvait pourtant pressentir les splendeurs d'une future métropole. Le Gapitole, bien qu'inachevé, étalait ses spacieuses murailles aux clartés de la lune et promettait d'être ce qu'il est devenu, un très-magnifique édifice. On voyait des lumières aux fenêtres. Le congrès était peut-être en session. La vue de ce palais naissant me saisit d'une émotion profonde. « C'est ici. me dis-je, la tête d'un grand peu-