CHAPITRE III
était excellente, tandis que celle de mon pauvre petil maître était très-mauvaise. Il fut donc convenu que le précepteur de la famille m'apprendrait d'abord l'A, B, G, que mon heureuse mémoire me mettrait à môme de retenir facilement, <'t que je pourrais ensuite, au milieu de dos jeux, l'occasion s'en présentant, insinuer petit à petit dans la tête de maître James. Ce plan nous parut admirable. Ni le précepteur, ni le colonel Moore n'y purent faire d'objections, car tout coque le colonel Moore désirait, c'était que son lils apprît à lire, et le précepteur était enchanté de l'aire peser sur mes épaules la [dus lourde partie du fardeau.
On ne saurait imaginer des lois plus barbares et plus détestables que celles qui, en Amérique, font un crime, et un ciime punissable d'amende et d'emprisonnement, d'apprendre à un esclave à lire; lois sans analogue dans aucun autre code, et qui sont l'éternelle bonté de l'Union américaine.
Ce n'est pas assez que l'usage et le méprisant orgueil d'une tyrannie sans entrailles conspirent à l'envi à maintenir l'esclave dans une ignorance profonde, il faut encore que la loi \ ienne ouvertement prêter son appui à ce concert abominable. Oui, je crois, en vérité, qu'ils nous crèveraient les yeux le plus légalement du monde s'ils savaient seulement un moyen de nous faire travailler sans v voir clair!
J'appris très-promptement à lire, et je fis bientôt partager ma nouvelle science à maître James. Comme il était sujet à de fréquentes maladies qui le retenaient au logis et l'empêchaient de prendre part aux exercices violents auxquels les enfants de son âge se livrent avec tant d'ardeur, son père lui composa une bibliothèque en rapport avec sa jeune intelligence, et lire tous les deux devint un de nos plus grands plaisirs.
Je continuais d'être associé aux travaux de mon jeune maître: car. bien que le plan de me faire instruire d'abord pour (pie je l'instruisisse ne s'étendît pas au delà des éléments de la lecture, j'avais un tel désir d'apprendre el fin-
telligence si vive, qu'il ne me fut pas difficile de m'assimiler la substance de renseignement varié que recevait maître James. Il était, d'ailleurs, dans l'habitude de recourir à moi, pour peu que quelque chose V arrêtât. J'acquis ainsi quelques notions élémentaires d'arithmétique et de géographie, et même une teinture de latin.
J'avais beau cacher ma science, le l'ait est que je savais lire, et ceci, tout en augmentant mon importance parmi les autres esclaves, me couvrait d'un ridicule auquel j'étais fort sensible. On ne voyait point en moi, comme je suppose qu'on voit aujourd'hui dans tout esclave sachant lire et donnant quelques lége/es marques de sens et de capacité, un monstre redoutable, toujours prêt à souiller la guerre et la rébellion, et méditant de couper la gorge à tous les honnêtes gens de l'Amérique, mais bien une façon de phénomène, tel qu'une poule à trois pattes ou un mouton orné de deux paires d'yeux; j'étais mi prodige bon à produire pour l'amusement des étrangers. Fréquemment, à table, après que le madère avait longuement circuit' de main en main, j'étais appelé pour lire quelques articles de journaux et faire ainsi diversion aux plaisirs des hôtes avinés de mon maître. Là, j'étais harcelé, persécuté et tourmenté de toutes sortes de questions absurdes, ridicules ou impertinentes, auxquelles j'étais obligé de répondre, sous peine de recevoir en plein visage un verre de vin, une bouteille ou une assiette. Maître William, particulièrement, qui n'avait pas la possibilité de se servir de son fouet sur moi autant qu'il l'aurait désiré, s'indemnisait de ce mécompte en me prenant pour plastron de ses grossières plaisanteries. Il lirait une espèce d'orgueil du sobriquet de nègre savant qu'il m'avait infligé et m'appliquait en toute occasion, quoique certainement. Dieu le sait, mon visage fut aussi blanc que le sien, ou à bien peu de chose près : j'aime à ajouter que, par contre, je me suis toujours plu à l'espérer du moins, je n'avais passa noirceur d'âme.
Ce n'étaient là (pie de petites vexations : j'eus néanmoins