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CHAPITRE III. M

besoin de beaucoup de courage et de résignation pour les supporter. Elles étaient compensées, il < -st vrai, par le plaisir que je goûtais à écouter, du poste habituel que j'occupais derrière la chaise de mon maître la conversation des convives, j'entends celle qu'ils entamaient avant boire, car chaque dîner dégénérait régulièrement en une orgie universelle.

Le colonel tenait table o iverte, et presque chaque jour il avait quelques-uns de ses amis, de ses parents, ou de ses voisins à dîner. Il était causeur agréable, éloquent même; sa voix était douce et harmonieuse et sa conversation avait de la liaesse et de l'entrain, Le ]>lns grand nombre de ses hôtes étaient des hommes «le mérite ; et, bien que la politique fût le texte habituel de l'entretien, un très-grand nombre de sujets étaient incidemment traités. Le colonel était, comme je l'ai dit, un chaud démocrate, ou. pour mieux dire, un chaud républicain (c'était le mot alors), car ce mot démocrate, en quelque estime <pie l'aient depuis tenu les Américains, impliquait alors une idée de blâme. La majorité des personnes qui hantaient la maison du colonel Moore étaient en communion d'idées sur le terrain politique : presque toutes faisaient hautement profession d'un libéralisme ardent. Leur conversation me transportait de plaisir; quand je les entendais parler de l'égalfté des droits, et se prononcer contre la tyrannie et l'oppression, mon cœur se gonflait d'émotions instinctives. Je ne faisais alors aucune application personnelle de ce que j'écoutais ou éprouvais; c'était seulement l'abstraite beauté de l'égalité et de la liberté que j'apprenais à chérir'. Toutes mes sympathies étaient pour les républicains français; je n'avais point assez de haine contre les despotes autrichiens et anglais; je les confondais dans la même aversion que John Adams et son abominable clique. Je u'avais pas encore appris l'art de penser par moi-même. Ce que je voyais autour de moi. je l'avais toujours vu; c'était à mes yeux l'ordre immuable do la nature. Quoique né esclave, je connaissais à peine la moindre partie des misères de mon humiliante condition. J'avais été heu-

\ï L'ESCLAVE BLANC.

reux, on le \ oit, de tomber sur un jeune maître qui, à beaucoup d'égards, me traitait bien plus en compagnon qu'en esclave. Grâce à lui et grâce au crédit de ma mère, qui continuait d'être la favorite du colonel, j'étais beaucoup mieux traité qu'aucun des autres noirs de l'habitation,. Lorsque je comparais mon sort à celui des esclaves attachés aux travaux des champs, je ne me trouvais plus à plaindre, et, bien qu'exposé à des souffrances accidentelles bien faites pour me donner un avant-goût de cette coupe d'amertume qui est le lot de l'esclave, cependant, grâce à ma jeunesse, à la force vivaee de mon tempérament, je prenais encore aisément le dessus.

A cette époque, j'ignorais que le colonel fut mon père, Ce gentleman devait une notable partie de la haute réputation dont il jouissait à son observation stricte de toutes ces convenances superficielles qui, trop souvent, prennent la place de la vertu, delà morale. Quelques-unes de celles qui prévalaient alors et prévalent encore en Amérique méritent d'être signalées. Par exemple, ce n'est point un sujet de blâme pour un maître d'être le père des esclaves qui naissent sur ses plantations ; mais, en revanche, c'est une atteinte grave au droit de propriété, un crime presque impardonnable chez un père, non pas même de reconnaître les malheureux fruits de son sang, mais de les distinguer, de leur témoigner un intérêt particulier. L'usage impérieux exige qu'il les traite comme ses autres esclaves. Qu'il les envoie aux champs, qu'il les vende à l'encan au dernier enchérisseur, non-seulement on n'y trouvera pointa redire, mais chacun l'en approuvera. Mais, s'il a le malheur de leur montrer, sous quelque forme que ce soit, un peu de tendresse paternelle, il peut être bien sur que la calomnie ne l'épargnera point : on le déchirera de toutes parts, et les gens comme il faut représenteront sa faiblesse, bien excusable, comme tout ce qu'il y a au monde de plus infâme, de plus bas, de plus méprisable.

Le colonel Moore était un homme trop sage pour s'exposer à rien de semblable. 11 avait toujours fréquenté le meilleur

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