‹ L'esclave blancChapitre 90 sur 207 · CHAPITRE XXIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIIL

J'ai déjà dit que le dimanche est le jour férié des esclaves. Lorsqu'il est permis de se marier entre esclaves de différentes plantations, c'est en général la seule occasion où les membres épais de la même famille puissent se voir. Beaucoup de planteurs, qui s'enorgueillissent de l'excellence de leur discipline, interdisent totalement ces sortes de mariages, et, lorsqu'ils ont une surabondance d'esclaves mâles, ils aiment mieux qu'une femme ait une demi-douzaine de maris que de souffrir que leurs esclaves se corrompent en courant sur les plantations étrangères.

D'autres administrateurs, tout aussi entendus en fait de discipline, et un peu plus fins que leurs voisins, ne défendent qu'aux hommes de se marier au dehors; ils laissent très-volontiers les femmes prendre des maris où elles peuvent. Leur raisonnement est celui-ci : lorsqu'un mari va voir sa femme qui vit sur une autre plantation, il n'y saurait aller les mains vides : il apporte quelque chose, probablement quelque chose à manger, qu'il a dérobé dans les champs de son maître afin de se faire bien venir et que son arrivée soit une espèce de

lOG L'ESCLAVE BLANC.

fête. Or, tout ce qui s'apporte ainsi sur une plantation est autant de gagné, et, autant que cela peut s'étendre, on nourrit ses esclaves aux dépens de ses voisins.

Le dimanche, comme j'ai dit, est le jour où les esclaves mariés se rendent visite. Mais le dimanche n'était pas pour moi un jour de fête, car en général, ce jour-là, j'étais obligé d'accompagner mon maître dans ses dévotes excursions. Pour m'en dédommager, M. Carleton m'accordait l'après-midi des jeudis, de sorte que je pouvais voir Cassy une fois au moins par semaine.

L'année cpii suivit fut la plus heureuse de ma vie, et, malgré les mortifications et les misères inséparables de l'esclavage, même sous sa forme la moins repoussante, je me rappelle toujours cette année avec plaisir, et ce souvenir a toujours le pouvoir de me réchauffer le cœur, si rempli qu'il soit de tristesse et d'amertume.

Avant la fin de l'année, Cassy me rendit père. Notre petit garçon avait toute la beauté de sa mère; et il faut être père et mari aussi tendre que je l'étais pour comprendre ce que j'éprouvais en pressant ce petit trésor sur mon cœur.

(mi, pour comprendre ce que j'éprouvais, il faut, comme moi, non-seulement être père, mais, hélas! être père d'un esclave!

— Est-il donc vrai (pie cet enfant de mes espérances et de mes vœiix, ce gage d'amour mutuel, ce fils bien-aimé dont je suis le père, est-il vrai qu'il ne m'appartienne pas?

N'est-ce pas mon devoir et mon droit, un droit et un devoir plus cbers que la vie, de veiller sur cette faible créature et de Félever avec toute la tendresse paternelle, afin que, devenu homme, il me paye de mes soins et, à son tour, me soutienne et me soigne quand je serai un faible vieillard tout chance-* lant?

C'est peut-être mon devoir, mais ce n'est pas mon droit. Un esclave n'a pas de droits: sa femme, son enfant, son travail, son sang, sa vie, rien de ce qui donne du prix à la vie

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