CHAPITRE Wlll
n'est à lui : il lient lout du l»<>n plaisir de son maître; il ne peut rien posséder, «'t. s'il semble avoir quelque chose, c'est par pure tolérance de >'>n propriétaire.
Ce petit enfant lui-même peut être arrache de mes bras, vendu demain â un étranger, et je n'aurai le droit «le rien dire. Ou. si cela n'arrive pas, si son enfance obtient quelque compassioir, et s'il n'est pas arraché du sein de sa mère lorsqu'il n'a pas encore le sentiment de son malheur, quelle triste et déplorable destinée l'attend! privé, même en espoir, de tout ce qui vaut la peine de vivre, élevé [tour être esclave!
Esclave! ce seul mot en dit plus que des volumes! Il parle do chaîne, de fouet et de torture, de travail forcé, de faim et de fatigue, de toutes les misères que souffrent nos malheureux corps. Il parle de pouvoir hautain et d'ordres insolents; d'avarice insatiable, d'orgueil repu et de luxe vaniteux; de la froide indifférence et de ^insouciance dédaigneuse avec laquelle l'oppresseur regarde ses victimes. Il parle de crainte rampante et de liasse servilité; de méprisable ruse et de vengeance traîtresse. Il parle d'humanité outragée, dégradée; des liens sacrés de famille foulés aux pieds; d'aspirations étouffées, d'espoir détruit, et de mains sacrilèges ('teignant le (lambeau de l'intelligence. Il parle de l'homme privé de tout ce qui le fait aimable, de tout ce qui le fait noble; dépouille de son âme, et réduit à la bestialité.
Et toi, mon enfant, voilà donc ta destinée! que le ciel ait pitié de toi, car tu ne dois rien attendre de l'homme!
Le premier accès de joie instinctive que j'avais ressenti a la vue de mon petit garçon se dissipa sans retour, dès que je fus ;issez maître de moi pour me rappeler le sort qui lui étiiit réservé, ('/est avec des sentiments bien divers mais toujours douloureux que je le contemplais lorsqu'il dormait sur le sein de sa mère, ou que, s'éveillant, il souriait à ses caresses. Il était vraiment bien joli! je l'aimais pour l'amour de sa mère, oh! comme je l'aimais! Cependant, j'avais beau faire, je ne pouvais échapper pour un moment à l'arrière-pensée du
sort qui l'attendait. Je savais bien que, s'il devenait jamais homme, il payerait mon amour de justes malédictions, de malédictions sur son père, qui ne lui avait donné qu'une vie grevée de l'héritage de la servitude.
Je ne trouvai plus dans la société de Cassy le même plaisir qu'auparavant; ou plutôt le plaisir que je ne pouvais m'empêcher d'y trouver était mélangé de beaucoup de chagrin. Je ne l'aimais pas moins; mais la naissance de cet enfant avait répandu une nouvelle amertume dans la coupe de l'esclavage. Chaque fois que je le regardais, mon esprit se remplissait d'horribles images. L'avenir tout entier semblait se révéler à moi. Je le voyais nu, enchaîné, et saignant sous le fouet; je le voyais, tout tremblant, faire le chien couchant pour y échapper; je le voyais complètement avili, et tout sentiment mâle éteint en lui ; il m'apparaissait déjà sous cet ignoble aspect : — un esclave content de son sort!
Je ne pus le supporter. Je me levai dans un accès de frénésie ; j'arrachai l'enfant des bras de sa mère ; et, tout en le comblant de caresses, je cherchais les moyens d'éteindre une vie qui, émanée de la mienne, semblait destinée à n'être qu'une prolongation de ma misère.
Je roulais des yeux égarés, sans aucun doute; et ma sombre détermination devait se trahir visiblement sur mon visage, car, malgré sa douceur et sa confiance, et quoique incapable de la fureur sauvage qui déchirait mon cœur, ma femme, avec la vigilance instinctive d'une mère, parut deviner quelque chose de mon intention. Elle se leva précipitamment, et, sans dire un mot, elle prit l'enfant de mes mains tremblantes; et, le pressant sur son sein, elle me lança un regard qui disait toutes ses craintes, qui disait que la vie de la mère était liée à celle de l'enfant.
Ce regard me désarma. Mes bras furent comme paralysés, et je tombai dans une sombre stupeur. Je n'avais pu accomplir mon dessein; mais, en y renonçant, je n'étais pas convaincu d'avoir rempli mon devoir de père. Plus j'y pensais, — et