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L'esclave du pacha;

L'un des jouis de ia semaine dernière, j'herborisais dans les bois de Lueiennes avec un de nies amis, orientaliste distingué, botaniste émérite qui, il y a quelques années, a fait deux mille lieues et couru vingt fois le risque de sa vie pour aller ravir une poignée d'herbes aux flancs du Taurus et aux plaines de l'Asie Mineure. Après nous être promenés dans le bois, en ramassant çà et là quelques gramens, quelques orchis, seulement pour renouveler connaissance avec eux, nous Ion-

gions le joli village des Gressets et la délicieuse vallée de Beauregard, nous dirigeant vers un déjeuner que nous espérions trouver un peu plus loin, lorsque, sous une allée de hauts peupliers jetés sur la gauche des prairies du Butard, nous aperçûmes, venant à nous, un couple de promeneurs, homme et femme, jeunes tous deux.

Du plus loin que mon compagnon les aperçut, il fit un mouvement de surprise.

— Vous connaissez ces personnes-là? lui demandai-je.

— Oui.

— De quelle classe, de quel genre et de quelle espèce sont-ils ?

Ici, j'employais les mots simplement dans le sens botanologique.

— Analysez, observez et devinez, me répondit mon illustre voyageur.

J'observai donc, en appliquant à mes deux individus, non le système de Linné, mais le système de Jussieu ; celui des affinités et des analogies. Celui-là me parut plus convenable et plus facile que l'autre.

Le jeune homme, d'une mise fort simple et même négligée, quoique chaussé de ces hauts souliers à talons, véritables quarts de bottes

qui ont succédé aux demi-bottes (la botte, chez nous, depuis l'introduction du comfort, va toujours en s'amoindrissant), n'avait même pas de sous-pieds à son pantalon. Une twine gris clair, une chemise de couleur et une casquette à large visière complétaient l'ajustement.

Il portait à la main un de ces paniers de ménage, fermés à leur partie supérieure par deux battants d'osier, dont l'un, à moitié entr'ouvert, laissait passer un goulot de bouteille.

Près de lui cheminait une jeune femme, de taille moyenne et bien prise, mais chez laquelle une indolence de mouvements, une certaine flexibilité de la tige, un certain dandinement des hanches, décelaient une origine méridionale ou un défaut de distinction. Tous deux s'avançaient la tête baissée, se parlant sans se regarder, marchant côte à côte sans se donner le bras; seulement, de temps en temps, ils s'appuyaient l'un sur l'autre de l'épaule, par un mouvement plein d'affection.

Ce ne fut que lorsque nous nous croisâmes avec eux que je pus voir la figure des deux promeneurs ; jusque-là je n'avais eu à étudier que leur costume et leur tournure.

Le jeune homme rougit en reconnaissant mon compagnon, et nous salua d'un air plein

d'humilité; à peine si j'eus le temps de saisir une seule ligne pathognomonique de son fades. La dame était fort jolie : l'élégance de son cou, la régularité de ses traits lui donnaient un certain air de bonne maison, contredit cependant par ce qu'il y avait de provoquant dans son regard.

Quand ils furent passés et déjà à distance :

— Eh bien î me dit mon ami, quel jugement porterez-vous sur nos deux individus?

— Eh bien, lui répondis-je résolument, le jeune homme est votre confiseur, qui vient d'épouser sa première demoiselle de comptoir.

Et lisant un signe négatif sur la physionomie de mon interlocuteur, j'ajoutai aussitôt :

— Ou un commis marchand en bonne fortune, avec une comtesse sans préjugés.

— Vous n'y êtes pas.

Je demandai un instant de réflexion de plus, et pour perfectionner mon travail d'observateur, je me retournai vers le couple.

Ils avaient gagné, près de l'endroit où nous étions, les bords d'une source, nommée dans le pays la Fontaine-au-Prêtre ; déjà la jeune femme s'était assise sur l'herbe , et , développant une serviette, elle retendait près d'elle, tandis que le jeune homme tirait soigneuse-

ment de son panier un pâté et diverses autres provisions.

— Certes, rn'étais-je déjà dit en moi-même, il y a évidemment, dans la physionomie de cette belle personne, de la grande dame et de la grisette ; mais , en songeant à son allure déhanchée, et surtout en jugeant d'elle d'après son cavalier, alors courbé pour déboucher sa bouteille, et dont le pantalon sans sous-pieds, relevé à mi-jambe, laissait à découvert ses souliers-bottes à grandes oreilles, le type grisette prévalut dans mon esprit.

— La dame, repris-je, mais avec moins d'assurance que la première fois, est figurante dans un de nos théâtres, ou écuyère au Cirque- Olympique.

— Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites là.

— Quant à lui, c'est un garçon limonadier. J'en jugeais ainsi d'après la facilité toute

pratique avec laquelle il me paraissait avoir débouché sa bouteille.

— Vous y êtes moins que jamais, me dit mon compagnon.

— Au diable ! et parlons d'autre chose. Une fois au Butard, nous ne pensions plus à

nos deux badauds parisiens. Tandis qu'on pré-

parait notre déjeuner, et même en déjeunant, mon ami en revint naturellement à me parler de ses courses dans le Taurusetl'Anti-Taurus, dans les Balkans, dans le Caucase, sur les rives du Phase et de l'Euphrate, puis pour me reposer de toutes ses descriptions botaniques et géologiques, il me raconta, pièce à pièce, sans paraître y attacher la moindre importance, commençant par le dénoùment, finissant par l'exposition, une histoire qui ne laissa pas que de m'intéresser vivement. Cette histoire, accomplie non loin des bords de la mer Noire, entre Erzeroum et Constantinople, durant son séjour dans cette partie de l'Asie Mineure, il en avait recueilli tous les détails de la bouche même de l'un des principaux acteurs. J'essayerai de la redire après lui, non tout à fait dans le même ordre ou le même désordre quant aux événements, mais du moins en respectant leur exactitude, et en mettant à profit la connaissance acquise par mon voyageur, des hommes et des lieux.

Vers le milieu du mois de juillet de Tannée 18-41, au pachalik de Sivas, dans de vastes jardins situés près de la rivière Rouge, une jeune fille, vêtue à la turque, le front courbé, se promenait lentement, suivie d'une vieille négresse. De temps en temps, elle tournait brusquement la tête, et quand son regard, à travers les massifs d'érables et de sycomores, avait pu entrevoir l'angle d'un grand bâtiment à grillages dorés, à balcons de bois de cèdre découpés finement , alors , son teint , d'ordi-

naire d'un blanc mat et diaphane, se colorait tout à coup, son petit pied se crispait contre le sol, sa poitrine se soulevait, et c'est à grand' peine qu'elle retenait le soupir qui voulait s'en échapper.

Toujours silencieuse, préoccupée, elle s'arrêta et, du doigt, désigna un platane à la négresse. Celle-ci entra aussitôt dans un élégant kiosque, placé à quelques pas, et en revint chargée d'une peau de tigre qu'elle étendit au pied de l'arbre.

Après diverses allées et venues de la négresse, de l'arbre au kiosque et du kiosque à l'arbre, la jeune fille, assise, les jambes croisées, sur la peau de tigre, adossée au platane, dont la séparait cependant un épais coussin de velours noir , soutenait nonchalamment de sa main gauche une pipe narghilé, à tuyau de cerisier de Perse, et de sa droite, dans un léger portant de filigrane d'or en forme de coquetier, une petite tasse de porcelaine de Chine que la vieille esclave remplissait coup sur coup d'un moka brillant.

Baïïa avait dix-sept ans ; ses cheveux noirs et lustrés s'allongeaient sur ses tempes comme deux ailes de corbeau ; ses sourcils minces et formant l'arc parfait, quoique de même couleur

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