‹ L'esclave du pacha;Chapitre 124 sur 124 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

M. Dampierre et Mariotte, tous deux agenouillés près du lit, tous deux le visage en larmes , échangèrent entre eux un regard abattu ; mais aucun ne fit un mouvement, semblables par leur attitude, leur mutisme et leur immobilité, à ces statues de pierre ou de marbre qui prient et pleurent sur les marches des mausolées.

— Faites venir un prêtre ! répéta la mourante avec une sorte d'impatience désespérée, un prêtre!... hàtez-vous!...

Puis, après un moment de silence :

— Mais non, vous avez raison encore, ajoutât-elle d'une voix presque éteinte ; il ne pourrait venir en ce moment. Mon Dieu ! à cause de lui, je ne reverrai donc pas ma mère ! à cause de lui, dois-je donc renoncer même à mon salut éternel?

Mariotte sortit.

Un long temps s'écoula avant qu'elle fût de retour; mais elle ne revint pas seule.

Le curé de Béthizy l'accompagnait.

De cette même main qui venait de bénir l'union de Charles et de Martine, le bon prêtre ferma les yeux d'Adèle.

— Parbleu! vous choisissez bien votre instant pour me conter des histoires pareilles ! Par les temps de pluie, je suis sensible en diable ! me dit mon ami.

Car il ne faut pas oublier que c'est aujbeau milieu de la forêt de Marly et sous l'abri d'une hutte de bûcherons, que je prenais plaisir à me remémorer ce petit drame de famille, n'ayant pour auditeur et interlocuteur que mon philosophe botaniste, dont j'ai eu soin toutefois, dans l'intérêt du récit, de supprimer les fréquentes interruptions.

— Mais, permettez..., me dit-il ; les romanciers ont eu de tout temps le droit irrécusable de n'avoir pas le sens commun, et c'est un glorieux privilège qu'ils exploitent encore amplement aujourd'hui ; cependant quand on affiche la prétention de conter des histoires vraies, on doit, avant tout, se mettre en garde contre l'objection. Comment votre Charles Doisy, dont je me soucie fort peu, du reste, a-til pu se marier lorsqu'il avait encore suspendu sur sa tête

HISTOIRE DE MA GRANû'TANTE. 20o

l'un de ces articles du code militaire qui ne contiennent rien moins que douze balles de plomb?

— Madame de Pompadour, qui l'avait tout à fait pris sous sa protection, lui répondis-je, venait de lui faire parvenir sa grâce, en l'accompagnant d'un riche cadeau pour sa future qu'elle ne doutait pas devoir être cette blonde jeune fille à laquelle elle s'était si vivement intéressée. Charles profita de l'amnistie ; Martine du présent de noces, consentant facilement, malgré ses principes sévères de vertu, à devenir l'obligée de la Pompadour.

A quelque temps de là, Charles demanda audience à la favorite, pour la remercier de l'avoir dispensé de paraître devant un conseil de guerre. Il ignorait complètement qu'elle eût fait autre chose pour lui. Ce fut alors, et par la marquise elle-même , qu'il apprit par quels moyens et par quelles instances persévérantes Adèle et M. de Pardaillan étaient parvenus à lui faire accorder ce brevet , qu'il croyait n'avoir dû qu'à son propre mérite.

Il sortit de cette entrevue bouleversé , à moitié fou ; le même jour, il alla trouver M. de Blangy, se fit tout raconter en détail par lui , et, le lendemain, il donna sa démission d'offi-

cier de cavalerie. Quant au testament , il va sans dire qu'il n'en voulut pas entendre parler.

— A la bonne heure ; ceci me raccommode un peu avec lui.

— Cette démission , vous le pensez bien , déconcerta fort toutes les vanités des Brulard, père, mère et fille, et ne laissa pas que de changer en lune rousse la lune de miel du nouveau ménage. Mais Charles avait au fond du cœur d'autres chagrins plus poignants que ceux que pouvait lui faire subir sa femme. Ses chagrins ressemblaient à des remords. Ce vieillard, cette jeune fille, qui s'étaient avec tant de dévouement réunis dans une seule et même pensée, pour son avancement, pour sa fortune, comme pour son bonheur, il les avait tués tous deux ; tous deux il les avait frappés au cœur.

Parfois, se dérobant aux ennuis du foyer domestique, il venait évoquer le souvenir d'Adèle auprès de sa nièce , ma grand'mère. C'est à lui que celle-ci avait dû les principaux détails de cette histoire, détails sur lesquels il ne craignait pas de revenir sans cesse, comme acte d'expiation. Ma grand'mère était la seule à qui il osât en parler, toutefois en arrière de sa femme, dont il redoutait les emportements.

— Vécut-il longtemps ainsi ?

— Oui, il parvint à un âge très-avancé.

— Et votre grand'tante, m'avez-vous dit, était morte à seize ans ! Vive Dieu ! je serais curieux de savoir, s'écria mon voyageur, quelle figure feront nos deux amoureux en se rencontrant dans la vallée de Josaphat.

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