CHAPITRE III
Le tour accompli , il chercha rapidement parmi toutes les figures que la foule, incessamment accrue, étalait à ses regards, pour savoir de quelle bouche son nom venait de sortir de nouveau ; mais encore une fois le même mouvement l'emporta au triple galop de son cheval de bois.
A force de tourner, de s'irriter, ses yeux se troublèrent, le vertige s'empara de lui ; peutêtre sa diète trop prolongée y fut-elle pour quelque chose. Il ne vit plus dans toute cette multitude qu'une seule figure grimaçante et grotesque qui riait en le narguant ; il n'entendit plus qu'un bruit confus de mille voix , se réunissant toutes en un seul chœur pour répéter son nom, en le lui envoyant comme une moquerie. Il voulut descendre, il voulut s'arrêter. Son cheval de bois avait pris le mors aux dents et s'élançait dans sa route circulaire avec plus de rapidité que jamais. C'est qu'une de ces bandes de gamins qu'on retrouve dans toutes les fêtes publiques, et qui cherchent toujours à prendre leur part dans les plaisirs des autres, était venue en aide à l'homme chargé de faire mouvoir et tourner la machine. L'élan donné à la mécanique pivotante était triplé, décuplé. Les spectateurs ne voyaient plus passer devant eux
qu'une ligne confuse de figures effarées, qui, après avoir semblé courir Tune après l'autre, réunies enfin, formaient ensemble comme une ronde diabolique ; et des cris, des rires, des hourras s'échappaient du sein de la foule.
M. le lieutenant des chasses perdit tout à fait la tête et il allait se jeter résolument à bas de sa monture, lorsque le mouvement se ralentit enfin ; retenue par une main vigoureuse, la machine s'arrêta presque subitement et , dans son libérateur , M. Dampierre reconnutson ami Pardaillan, l'ex-capitaine de Charles Doisy.
M. de Pardaillan ne faisait plus partie des hussards de Berchiny. Chargé par le ministre de diriger l'organisation d'un nouveau régiment de cavalerie, où il espérait bientôt figurer comme major, il occupait à Versailles la maison de son frère, alors en voyage. Cette maison, il l'occupait seul.
Après s'être fait, tant bien que mal, expliquer par son ami Dampierre par quelle bizarre fantaisie il venait de trouver un lieutenant des chasses de Sa Majesté courant comme un échappé de collège, à franc étrier, sur un cheval de bois, instruit des mésaventures du père et de la fille, il leur proposa de devenir ses