‹ L'escole des marisChapitre 9 sur 33 · LEONOR, ISABELLE, LISETTE, ARISTE, SGANARELLE · texte numérisé non relu

LEONOR, ISABELLE, LISETTE, ARISTE, SGANARELLE

I LEONOR a Isabelle.

E me charge de tout, en cas que l'on vous gronde.

LISETTE à Isabelle.

Toujours dans'vne chambre à ne point voir le monde ?

ISABELLE

Il est ainsi basty.

LEONOR

le vous en plains ma sœur.

LISETTE

Bien vous prend que son frereait toute vne autre humeur, Madame, et le destin vous fut bien fauorable, En vous faisant tomber aux mains du raisonnable.

ISABELLE

C'est vn miracle encor, qu'il ne m'ait aujourd'huy Enfermée à la clef, ou menée auec luy.

LISETTE

Ma foy îe Penuoyrois au diable auec sa fraize, Et...

SGANARELLE

Où donc allez-vouSy qu'il ne vous en déplaise.

LEONOR

Nous ne sçauons encor, et ie pressois ma sœur De venir du beau temps respirer la douceur :

Mais...

SGANARELLE

Pour vous, vous pouuez aller où bon vous semble, Vous n'auez qu'à courir, vous voilà deux ensemble : Mais vous, ie vous defPens s'il vous plaist de sortir.

ARISTE

Eh! laissez-les, mon frere^ aller se diuertir.

SGANARELLE

le suis vostre valet, mon frère.

ARISTE

La jeunesse, Veut...

SGANARELLE

La jeunesse est sotte, et par fois la vieillesse.

Croyez-vous qu'elle est mal d'estre auec Leonor?

SGANARELLE

Non pas, mais auec nioy, ie la crois mieux encor.

ARISTE

Mais...

SGANARELLE

Mais ses actions de moy doiuent dépendre, Et ie sçais Tinterest enfin, que i*y dois prendre.

ARISTE

A celles de sa sœur, ay-je vn moindre interest?

SGANARELLE

Mon Dieu, chacun raisonne, et fait comme il luy plaist. Elles sont sans parents, et nostre amy leur père, Nous commit leur conduite à son heure dernière; Et nous chargeant tous deux, ou de les espouser, Ou sur nostre refus vn iour d'en disposer, Sur elles par contract, nous sceut dés leur enfance, Et de père, et d'espoux donner pleine puissance, D'esleuer celle>là, vous pristes le soucy, Et moy ie me chargeay du soin de celle-cy ; Selon vos volontez vous gouuernez la vostre, Laissez-moy, ie vous prie, à mon gré régir l'autre.

ARISTE

II me semble...

SGANARELLE

Il me semble, et ie le dis tout haut, Que sur vn tel sujet, c'est parler comme il faut. Vous soutfrez que la vostre, aille leste et pimpante, le le veux bien : qu'elle ait, et laquais, et suiuante, l'y consens : qu'elle courre, ayme l'oisiueté, Et soit des damoizeaux fleurée en liberté ; l'en suis fort satisfait; mais i'entens que la mienne, Viue à ma fantaisie, et non pas à la sienne ; Que d'vne serge honneste^ elle ait son vestement. Et ne porte le noir, qu'aux bons iours seulement. Qu'enfermée au logis en personne bien sage, Elle s'applique toute aux choses du mesnage ; A recoudre mon linge aux heures de loisir,

Ou bien à tricoter quelque bas par plaisir:

Qu'aux discours des muguets, elle ferme l'oreille,

Et ne sorte iamais sans auoir qui la veille.

Enfin la chair est foible, et i'entends tous les bruits,

le ne veux point porter de cornes, si ie puis.

Et comme à m'espouser sa fortune l'appelle,

le pretens corps pourcorps, pouuoir respondre d'elle.

ISABELLE

Vous n'auez pas suiet que ie croy...

SGANARELLE

Taisez-vous; le vous apprendray-bien, s'il faut sortir sans nous.

LEONOR

Quoy donc, Monsieur....

SGANARELLE

Mon Dieu, Madame, sans langage, le ne vous parle pas, car vous estes trop sage.

LEONOR

Voyez-vous Isabelle, auec nous à regret?

SGANARELLE

Guy, vous me la gâtez, puis qu'il faut parler net. Vos visites icy, ne font que me déplaire, Et vous m'obligerez de ne nous en plus faire.

LEONOR

Voulez-vous que mon cœur, vous parle net aussi? l'ignore de quel œil, elle voit tout cecy.

Mais ie sçay ce qu'en moy feroit la deffiance, Et quoy qu'vn mesme sang nous ait donné naissance ; Nous sommes bien peu sœurs, s'il fautquechaqueiour Vos manières d'agir luy donnent de l'amour.

LISETTE

En effet tous ces soins sont des choses infâmes, Sommes-nous chez les Turcs pour renfermer les femmes ?

Car on dit qu'on les tient esclaues en ce lieu , Et que c'est pour cela, qu'ils sont maudits de Dieu. Nostre honneur est, Monsieur, bien sujet à foiblesse. S'il faut qu'il ait besoin qu'on le garde sans cesse : Pensez-vous après tout que ces précautions, Seruent de quelque obstacle à nos intentions, Et quand nous nous mettons quelque chose à la teste. Que l'homme le plus fin, ne soit pas vne beste ? Toutes ces gardes-là, sont visions de fouz, Le plus seur est ma foy de se fier en nous , Qui nous gesne se met en vn péril extrême, Et toujours nostre honneur,veut se garder luy-mesme. C'est nous inspirer, presque vn désir de pescher. Que monstrer tant de soins de nous en empescher, Et si par vn mary, ie me voyois contrainte, Taurois fort grande pente à confirmer sa crainte.

Voilà, beau Précepteur, vostre éducation, Et vous souffrez cela sans nulle émotion.

ARISTE

Mon frère, son discours ne doit que faire rire,

Elle a quelque raison en ce qu'elle veut dire.

Leur sexe ayme à jouir d'vn peu de liberté,

On le retient fort mal par tant d'austérité,

Et les soins deffians, les verroux, et les grilles.

Ne font pas la vertu des femmes, ny des filles.

C'est l'honneur qui les doit tenir dans le deuoir,

Non la seuerité que nous leur faisons voir.

C'est vne estrange chose à vous parler sans feinte,

Qu'vne femme qui n'est sage que par contrainte;

En vain sur tous ses pas nous prétendons régner,

Je trouue que le cœur est ce qu'il faut gagner.

Et ie ne tiendrois moy, quelque soin qu'on se donne,

Mon honneur guère seur aux mains d'vne personne.

A qui, dans les désirs qui pourroient l^assaillir, 11 ne manqueroit rien quVn moyen de faillir.

SGANARELLE Chansons que tout cela.

Soit, mais ie tiens sans cesse, Qu'il nous faut en riant instruire la jeunesse, Reprendre ses défauts auec grande douceur, Et du nom de vertu ne luy point faire peur; Mes soins pour Leonor ont suiuy ces maximes.

Des moindres libertez ie n'ay point fait des crimes, A ses ieu nés désirs i'ay tousiours consenty, Et ie ne m'en suis point, grâce au Ciel, repenty; l'ay souffert qu'elle ait veu les belles compagnies, Les diuertissemens, les Bals, les Comédies ; Ce sont choses, pour moy, que ie tiens de tout temps. Fort propres à former Tesprit des jeunes gens; Et l'EscoIe du monde en l'air dont il faut viure, Instruit mieux à mon gré que ne fait aucun liure : Elle ayme à despenser en habit, linges, et nœuds; Que voulez-vous, ie tâche à contenter ses veux, Et ce sont des plaisirs qu'on peut dans nos familles. Lors que l'on a du bien, permettre aux jeunes filles, Vn ordre paternel l'oblige à m'espouser ; Mais mon dessein n'est pas de la tyranniser, le sçay bien que nos ans ne se rapportent guère. Et ie laisse à son choix liberté tout entière, Si quatre mille escus de rente bien venans, Vne grande tendresse, et des soins complaisans, Peuuent à son auis pour vn tel mariage, Reparer entre nous l'inégalité d*âge ; Elle peut m'épouser, sinon choisir ailleurs , le consens que sans moy ses destins soient meilleurs, Eti'ayme mieux la voir sous vn autre hymenée, Que si contre son gré sa main m'estoit donnée.

lo L'ESCOLE DES MARIS,

SGÀNARELLE.

Hé qu'il est doucereux, c'est tout sucre, et tout miel,

ARISTE

Enfin c'est mon humeur, et i'en rends grâce au Ciel, le ne suiurois iaraais ces maximes seueres, Qui font que les enfans content les ioursdes pères.

Mais ce qu'en la ieunesse on prend de liberté, Ne se retranche pas auec facilité, Et tous ses sentimens suiuront mal vostre enuie, Q.uand il faudra changer sa manière de vie.

ARISTE

Et pourquoy la changer?

SGANARELLE

Pourquoy ?

ARISTE

Oui?

SGANARELLE

le ne sçay.

ARISTE

Y voit-on quelque chose où Phonneur soit blessé?

SGANARELLE

Quoy si vous Tépousez elle pourra prétendre Les mesmes libertez que fille on luy voit prendre î

ARISTE

Pourquoy non?

SGANARELLE

Vos désirs luy seront complaisans^ lusques à luy laisser, et mouches, et rubans?

ARISTE

Sans doute.

SGANARELLE

A luy souffrir en ceruelle troublée, De courir tous les Bals, et les lieux d'assemblée i^

ARISTE

Ouy vrayement.

Et chez vous iront lesdamoizeaux?

ARISTE

Etquoy doncr

SGANARELLE

Qui iouêront, et donneront cadeaux?

ARISTE

D'accord.

SGANARELLE

Et vostre femme entendra les fleurettes?

ARISTE

Fort bien.

SGANARELLE

Et vous verrez ces visites muguettes, D'yn œil à témoigner de n'en estre point soû?

ARISTE

Cela s'entend.

SGANARELLE

Allez, vous estes vn vieuxafoû.

à Isabelle.

Rentrez pour n'ouyr point cette pratique infâme.

ARISTE

le veux m'abandonner à la foy de ma femme, Et pretens tousiours viure ainsi que i'ay vescu.

SGANARELLE

Que i'auray de plaisir si l'on le fait cocu.

ARISTE

l'ignore pour quel sort mon astre m'a fait naistre ; Mais ie sçay que pour vous, si vous manquez de l' estre. On ne vous en doit point imputer le défaut, Car vos soins pour cela font bien tout ce qu'il faut.

SGANARELLE

Riez donc, beau rieur, ô que cela doit plaire. De voir vn goguenard presque sexagénaire.

LEONOR

Du sort dont vous parlez ie le garantis moy, S'il faut que par l'hymen il reçoiue ma foy.

Il s'y peut asseurer, mais sçachez que mon ame, Ne répondroit de rien si i'estois vostre femme.

LISETTE

C'est conscience à ceux qui s'asseurent en nous; Mais c'est pain beny, certe, à des gens comme vous,

SGANARELLE

Allez langue maudite, et des plus mal-aprises.

ARISTE

Vous vous estes, mon frère, attiré ces sottises, Adieu, changez d'humeur, et soyez auerty, Que renfermer sa femme, est le mauuais party, le suis vostre valet.

SGANARELLE

le ne suis pas le vostre, O que les voila bien tous formez l'vn pour l'autre! Quelle belfé famille ! vn vieillard insensé, Qui fait le dameret dans vn corps tout cassé, Vne fille Maistresse, et Coquette suprême^ Des valets impudens, non la sagesse mesme.

N'en viendroit pas à bout, perdroit sens et raison, A vouloir corriger vne telle maison, Isabelle pourroit perdre dans ces hantises, Les semences d'honneur qu'auec nous elle aprises,» Et pour l'en empescher dans peu nous prétendons^ Luy faire aller reuoir nos choux et nos dindons.

COMEDIE. i3

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