‹ L'escoufle;Chapitre 15 sur 49 · II. - DE LA COMPOSITION DE VESCOUFLE · texte numérisé non relu

II. - DE LA COMPOSITION DE VESCOUFLE

Tel est ce poème, dans lequel certaines longueurs sont amplement rachetées par l'élégance de la narration, par l'art avec lequel la curiosité est tenue en éveil, par des tableaux pittoresques et remplis de détails que ne manqueront pas de recueillir ceux qui s'intéressent à l'histoire des mœurs et de la vie privée au moyen âge.

Littré, qui a analysé notre roman pour Y Histoire littéraire (XXII, 807-817), semble avoir été particulièrement frappé de la prolixité de certaines parties du récit. Pressé d'arriver au bout d'un résumé qui dut lui paraître d'autant plus pénible à faire qu'il était obligé de lire le poème dans le manuscrit, il ne pardonne pas à l'auteur de n'avoir pas placé tout au commencement l'aventure de l'escoufle, qui a fourni le titre du roman :

C'est seulement après avoir lu plusieurs milliers de vers que l'on sait pourquoi le trouvère a intitulé son roman l'Escoufle. Ceci pourrait être pris pour un éloge, et l'est en effet quand un auteur, sachant éveiller l'intérêt, sait aussi le suspendre, et satisfait enfin la curiosité longtemps amusée à travers tous les détours d'un sujet ingénieusement conçu. Mais il est impossible, malgré la meilleure volonté, de voir ici rien de pareil ; et si le conteur a tant tardé à dire le motif de son titre, le retard est dû à tout autre chose qu'à l'habileté des combinaisons.

Et plus loin, après avoir conté l'enlèvement de l'anneau par l'oiseau de proie, Littré insiste de nouveau sur ce qui lui paraît un grave défaut de composition :

Remarquez qu'au moment où arrive cette aventure qui est le nœud du roman, nous sommes déjà au 4560e vers; or, le conte en a 9160. C'est donc environ la moitié qui est employée à préparer ce qui fait l'objet essentiel du récit, la séparation des deux jeunes amants, dont l'un court après le milan voleur et l'autre s'éveille, et qui ne se retrouvent plus qu'après toute sorte d'accidents.

Il eût été pourtant difficile à l'auteur de faire intervenir Fescoufle dès le commencement du poème, car pour que ce merveilleux épisode se produisît, il fallait que les deux jeunes gens se trouvassent dans les circonstances très particulières où les place le poète, et ces circonstances demandaient à être amenées de longue main. On voit d'ailleurs que la critique de Littré perdrait son principal point d'appui si le poème, au lieu d'avoir pour titre Le roman de VEscoujle, était intitulé, par exemple, Histoire de Guillaume et d'Aelis.

C'est en effet l'histoire de Guillaume et d'Aelis et même un peu celle du père de Guillaume, que le poète a entendu conter. Il trouvait là occasion de développer des idées qui étaient chères à tous les poètes de cour du moyen âge, et, en décrivant sous ses aspects les plus brillants la vie d'un seigneur riche et vaillant, tel qu'était le comte Richard, il traçait par avance l'idéal qu'un jour Guillaume

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devait réaliser dans toute sa plénitude \ Il s'adressait d'ailleurs à un auditoire qui attachait peu de prix à l'unité d'action ou d'intérêt, et qui ne redoutait pas les longues histoires, pourvu qu'elles fussent à son goût.

UEscouJle est, d'un bout à l'autre, une œuvre d'imagination, ce qui ne veut pas dire que tout y soit de l'invention du trouvère anonyme à qui nous devons ce roman. Lui-même a soin de nous avertir que le même sujet, ou du moins une partie de ce sujet, circulait avant lui sous forme de conte. Il s'en explique au commencement et à la fin de son poème. Le témoignage du début est le plus explicite :

Nus ne me doit en mal retraire Se je voel en mon tans retraire Et mètre en mémoire .j. viel conte Dont l'estoire nos dist et conte Ke c'est li contes de VEscoufle.

On voit que le poète a conservé à son roman le titre par lequel le conte en question était connu. C'est ce qu'il dit encore dans le passage de la fin (p. 2y3) où il s'excuse d'avoir donné à son roman, un nom « qu'on tient à laid », le nom çYesconJle, l'escoufle ou milan étant au mo}ren âge un oiseau méprisé ; « mais, dit-il, il était juste que le roman eût le même nom que le conte » :

1. Toutefois Guillaume paraît avoir été meilleur époux que son père, lequel, après la naissance de son enfant, vécut séparé de sa femme.

Mais c'est drois que li roumans ait 9075 Autretel non conme li contes.

Ce conte était-il rédigé par écrit, ou se transmettait-il simplement par voie orale? nous l'ignorons : les vers qu'on vient de lire ne suffisent pas à résoudre la question \ Contentons-nous de rappeler que beaucoup de nos vieux fableaux, beaucoup de nouvelles provençales ou italiennes, se présentent dans les mêmes conditions, et ne sont autre chose que la rédaction en vers ou en prose 2 de contes qui, sous la forme flottante de récits oraux, avaient amusé plus d'une génération 3.

Nous ne pouvons croire que le conte auquel se réfèrent les vers rapportés ci-dessus ait fourni, même sous une forme très sommaire, toute la

1. Il est vrai qu'à propos d'une circonstance assez insignifiante l'auteur paraît invoquer un livre dont il se serait inspiré, lorsqu'il dit : Einsi com li livres nos conte (v. 5046), mais c'est là une expression banale qui désigne le roman lui-même; cf. v. 246 : Ce nos tesmoigne ci cis livres;^. 2652 : Se li livres ne nos en ment.

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