XXVI INTRODUCTION
matière du roman. Ce serait réduire outre mesure la part d'invention qu'il convient d'attribuer au spirituel auteur de YEscoujle. Toute la première partie du poème, jusqu'à la fuite des deux amants, a le caractère d'une création personnelle. Ce n'est point d'une tradition, historique ou légendaire, qu'est sortie l'histoire du comte Richard, ce seigneur normand, modèle accompli de la chevalerie, qui délivre la Terre Sainte des Sarrasins, et qui, à son retour, oubliant ses terres de Normandie, s'établit à Rome et devient en quelque sorte le premier ministre d'un fabuleux empereur qu'il délivre de la tyrannie de serfs insolents. Ce personnage typique est sorti tout entier de l'imagination du poète, qui pourtant, là aussi, afin de donner une apparence d'authenticité à un récit fictif, feint de reproduire un conte (se li contes ne me ment, v. 454). Mais, de peur de tomber dans de trop criantes invraisemblances, il prend soin d'éviter les désignations topographiques précises. Après avoir conté la victoire des chrétiensconduits par le comte Richard, il dit :
Por ce que je criens qu'il anuit Et que j'en mençoigne ne chiée, N'os je dire en quel chevauchiée N'en quel ost li Franc s'en alerent, i3io Puis d'ilueques se remuèrent.
De même, toute la fin du roman, depuis que les deux amants se sont reconnus et ont recouvré en quelque sorte leur état civil, est d'une fantaisie
DE LA COMPOSITION DE t ESCOUFLF XXVII
assez nouvelle, au moins quant aux circonstances, car, à considérer le fond, l'idée d'un homme de haut rang qui, après des malheurs immérités et supportés avec courage, recouvre subitement sa condition première ou une plus élevée, a été exploitée dans les œuvres de fiction à toutes les époques. Mais ce qui est spécial à notre roman c'est l'invraisemblable fortune du héros du poème. Et d'abord son retour en Normandie, où il recueille facilement la succession de son père, laissée pendant de longues années en déshérence, et où il paraît exercer, avec le titre modeste de comte de Montivilliers, une autorité souveraine. Le poète, par une sorte de respect pour l'histoire, ne lui a pas donné le titre de duc de Normandie, mais il lui en a libéralement octroyé le rang et le pouvoir, et plus encore, puisqu'il n'est pas question d'hommage au roi de France. Mais Guillaume n'est pas encore arrivé au faîte des honneurs. Il faut que la promesse faite à son père par l'empereur se réalise, et le poème se termine par le couronnement de Guillaume à Rome. L'auteur a voulu montrer qu'il n'était aucun honneur auquel chevalerie et « gentillesse » ne pussent conduire. C'est l'enseignement moral de son poème :
..Nus hom ne porroit manoir En vilenie longuement Pour qu'il prestast entièrement 9o55 A escouter cuer et oreilles
Gest roumant et les grans merveilles Que cil dui fisent en enfance.