XXVIII INTRODUCTION
Reste maintenant à faire la part du conte auquel le titre du roman a été emprunté. Le conte de l'escoufîe devait consister essentiellement dans l'aventure qui est, comme le dit Littré, dans le passage rapporté ci-dessus, « le nœud du roman ». C'est une histoire que nous avons tous lue dans les Mille et une Nuits. Un joyau confié par la princesse Bouldour au prince Camaralzaman est enlevé des mains de celui-ci par un oiseau de proie, et, après bien des péripéties, retrouvé dans le corps de ce même oiseau I. Mais, entre le moment où le joyau est enlevé et celui où il est miraculeusement recouvré, se passent bien des événements qui n'ont aucun rapport avec ceux du roman français.
Beaucoup plus voisin de notre Escoufle est le roman en vieil allemand du Busard 2. Dans ce poème les deux amants sont égaux par la naissance : la demoiselle est fille du roi de France, le jeune homme est fils du roi d'Angleterre. L'opposition à leur mariage vient de ce que la jeune fille a été promise au roi de Maroc. Les circonstances
i. On lit ordinairement les Mille et une Nuits dans la traduction élégante de Galand, où les crudités du texte sont judicieusement atténuées. Mais qui voudra ne rien perdre de la saveur de l'original aura recours à la traduction de Burton : A plain and literal translation ofthe arabian nights entertaviments, now entituled « the Book of the thousand nights and a night », with introduction, explanatory notes on the manners and customs of Moslem men, and a terminal essay on the nights, by Richard Burton. Benares, i885. Printed by the Kamashastra Society, for private subscribers only. T. III, p. 212 et suiv.
2. DerBusant, n° XVI des Gesamntabenteuer de Von der Hagen (Stuttgart, i85o, in-8°).
sont, comme on le voit, moins vraisemblables que dans le roman français. La scène de l'enlèvement de l'anneau est à peu près celle de YEscoufle, mais les événements qui se produisent à ta suite de la séparation des deux amants sont tout autres que dans le roman français et présentent un moindre intérêt. L'auteur allemand nous montre le jeune homme devenant fou de douleur, et vivant dans les bois comme un sauvage. C'est là qu'un duc, frère du roi d'Angleterre, étant un jour à la chasse, le trouve, le fait soigner et habiller, et le ramène peu à peu à la raison. Un jour, étant allé à la chasse à l'oiseau avec les fauconniers du seigneur, il prend un busard, et le met en pièces avec une fureur telle qu'on le croit redevenu fou. Cette étrange aventure est rapportée au duc, qui interroge le jeune homme et l'amène à conter son histoire. On voit que la scène est la même que dans YEscoufle, Mais la ressemblance va plus loin encore. L'épouse du duc avait recueilli et admis au nombre de ses compagnes la jeune fugitive. Elle ignorait sa qualité, mais elle soupçonnait bien qu'elle était de noble origine. La jeune fille entend le récit, reconnaît son amant, se jette dans ses bras, et on les marie. La séparation n'avait duré qu'un an, tandis que dans le poème français elle dure six ans au moins. L'hésitation de la jeune fille à reconnaître son amant est donc moins naturelle dans le Busard que dansYEscoufle1.
i. Le rapprochement du Busard et de YEscoufle a déjà été fait par R. Kœhler dans un court article de la Germania, XVII (28 série, t. V), 62-4.