I. - ANALYSE DE VESCOUFLE
L'action qui se déroule dans les neuf mille vers du poème est peu compliquée. Toutefois elle se développe assez lentement, le poète se plaisant à différer par l'accumulation d'événements, du reste agréablement contés, un dénouement inévitable. Une analyse un peu détaillée permettra de se rendre facilement compte de la marche du récit et de se reporter sans perte de temps aux épisodes qu'on désirera étudier de près.
Il y avait en Normandie un comte de Montivilliers appelé
ANALYSE DE L ESCOUFLE V
Richard. Il tenait Rouen en propre. Dans le pays de Caux trois cents chevaliers relevaient leurs terres de lui, et il avait conquis toute la Normandie jusqu'à Pont de l'Arche. C'était un homme vaillant et généreux. Par ses libéralités, il s'était acquis l'amour de ses hommes. Il leur donnait largement, et, en retour, lorsqu'il en était besoin, ceux-ci mettaient à son service tout ce qu'ils possédaient. Depuis le temps d'Alexandre le Grand on n'avait pas vu homme qui le valût pour la prouesse,, la valeur, la largesse. Il avait toujours un amour en tête, ce qui le rendait hardi et preux. Après avoir mené pendant quinze ans la vie du monde, gagnant toujours en prix, l'envie lui prit d'aller en Terre Sainte pour sauver son âme. Mais il n'avait ni femme ni enfant à qui il pût laisser sa terre. Aussi ses hommes furentils très affligés à la nouvelle de son départ. Il leur donna rendez-vous à Montivilliers. Là, il y eut grande assemblée de chevaliers, de clercs, de dames, de bourgeois. L'évêque de Lisieux y vint, comme aussi le comte de Varenne et celui d'Eu et le châtelain de Bellencombre, tous regrettant le comte et sa riche compagnie qui devaient partir le lendemain (v. 173).
Le lendemain on alla ouïr la messe à l'abbaye I. Le comte fit une riche offrande et distribua plus de dix livres aux pauvres. Le service fini, lorsque les bourdons et les écharpes des croisés eurent été bénis, il se rendit au chapitre, et, ayant fait au couvent une donation importante, il prit congé de l'abbesse et des dames de la maison. Puis il monta à cheval, et partit avec sa troupe, au milieu de la désolation générale. Il traversa les monts de Montjoux 2, et au pas-
1. Abbaye bénédictine de femmes fondée en 682, détruite au IXe siècle par les Normands, rétablie en io35 par Robert le Magnifique, duc de Normandie. L'église abbatiale, dédiée à Notre-Dame, dont les diverses parties ont été construites du xie au xvr siècle, est maintenant l'église paroissiale. Voy. Gallia christiana, XI, 281; Cochet, Répertoire archéol. de la Seine-Inférieure, col. 147.