VI INTRODUCTION
sage on ne riait guère, mais en Lombardie on eut à souhait tout ce qu'on pouvait désirer. Richard et les siens s'embarquèrent à Brindes, et bientôt abordèrent à Acre. Le lendemain de son arrivée, le comte envoya son maréchal acheter des chevaux. Celui-ci fit venir les maquignons de la ville, qui lui amenèrent tant de chevaux que tout le marché en était foulé. Le comte distribua les chevaux à ceux qui n'en avaient pas, et, après deux jours de repos, on se dirigea vers Jérusalem. Arrivés à la Montjoie de la Mahomerie ', ils découvrirent la cité sainte. Ils s'agenouillèrent, pleurant d'attendrissement et de joie. Les sergents étaient déjà allés retenir les logis. Le roi fut en grand émoi quand il apprit la venue du comte de Montivilliers. Il alla à sa rencontre à la tête de trois cents chevaliers, et l'accueillit avec de grandes démonstrations de joie. Ils chevauchèrent ensemble jusqu'à la ville, qui fit au comte une brillante réception. Les petites gens avaient répandu de l'herbe devant leurs portes, les riches avaient garni les principales rues de belles tentures de soie. Depuis le temps de Pierre l'ermite aucun chevalier de France n'avait été l'objet de si grands honneurs. On le conduisit au Saint-Sépulcre. Il offrit une coupe d'or émaillée
i. Lieu situé à trois lieues de Jérusalem, au N.-O. de la cité sainte. « De Betenoble à la Monjoie a .v. lieues. Sur la Monjoie est l'yglise saint Samuel le prophète; si a .iij. lieues jusques en Jherusalem, a entrer par la porte saint Estienne. » Les pèlerinages pour aler en Jhcrusalem, dans les Itinéraires à Jérusalem, p. p. H. Michelant et Gaston Raynaud (Genève, 1882, Soc. de l'Orient latin), p. g3. Mons Gaudii est marqué près de Jérusalem sur d'anciens plans dressés au moyen âge, par exemple dans celui qui est reproduit, d'après un manuscrit de Saint-Omer, Historiens occid. des Croisades, III, pi. II, en face la page 5 10 (xn° siècle), et dans celui qu'a reproduit M. de Vogué, Les églises de la Terre-Sainte, p. 411. Dans ce dernier, le Mons Gaudii est figuré comme un monticule du haut duquel des pèlerins contemplent Jérusalem. La Mahomerie (El Bireh) était située tout près de la Montjoie.
du poids de dix marcs où était représentée l'histoire de Tristan et d'Iseut la blonde \ Rentré à son hôtel le comte fit annoncer par la ville qu'il tiendrait table ouverte. Il y vint tant de monde qu'il y en avait jusque dans la cour. Pendant le repas le comte fit jouer sur la vielle lais et sons. Le soir Richard joua aux échecs avec son hôte (v. 762).
Le lendemain matin survinrent des messagers annonçant que le roi d'Inde et celui de Mossoul approchaient avec une armée telle qu'on n'avait vu si grande depuis le temps d'Artus, et qu'ils avaient mis le siège devant un des plus forts châteaux qu'il y eût en la marche. Le roi de Jérusalem s'empressa de réunir en conseil le patriarche, les barons et les Templiers. Le comte Richard ne fut pas oublié, et d'un commun accord il fut fait connétable de l'armée (v. 870).
Richard se mit en marche à la tête de l'ost des chrétiens, et campa à une petite distance des Sarrasins. A la tête de ses chevaliers il surprit le camp ennemi, y fit des prisonniers et se replia en bon ordre. Il se comporta si vaillamment que chacun disait qu'Artus ou Gauvain revivaient en lui (v. 989). Puis il mit en mouvement l'armée entière, et la dirigea vers les païens qui venaient à leur rencontre. Il engagea un combat singulier avec un Turc richement armé qui portait, fixée à son bras, une manche brodée par la fille du roi de Perse, et lui passa sa lance au travers du corpspuis il fit prisonnier le roi de Mossoul. Bientôt les Sarrasins prennent la fuite. Ils n'avaient pas perdu plus de monde à Roncevaux, tandis que les Normands n'eurent aucun homme tué ni blessé (v. i3o5).
A la suite de cette défaite, les Turcs consentirent à une trêve de trois ans. Le comte Richard résolut de retourner
1 . Cette description, qui est fort détaillée, contient des traits qui paraissent empruntés à deux rédactions distinctes de l'histoire de Tristan. Elle a été examinée à ce point de vue par M. Sudre dans son mémoire sur les allusions à la légende de Tristan dans la littérature du moyen âge (Romania, XV, 540-2).