‹ L'escroc du grand mondeChapitre 25 sur 27 · M. DE FERRIÈRES, GEORGES · texte numérisé non relu

M. DE FERRIÈRES, GEORGES

M. DE FEBBIEBES.

Que voulez-vous, Georges?

GEORGES, dp'hri.

Comment faire?

M. DE FEEBIÈRES.

' Vous tremblez , mon fils !. . qu'avez-vous ? GEOBGES , regardant en dehors.

Personne ne peut venir, maintenant?

M. DE FEBBIEBES.

Pourquoi ces précautions ?

GEOBGES , avec beaucoup^' émotion. .

M. Dubourg a beaucoup perdu?

M. DE FEBRIÈBES.

Le sort lui fut contraire.

GEORGES , s' armant de courage^ Cet argent... vous le lui rendrez.

M. DE FEBRIÈBES.

Comment?

GEOBGES.

Vous le lui rendrez... n'est-ce pas?

M. DE FEBRIÈBES.

Ètes-vous fou?

GEORGES

Oh! ne l'acceptez pas, mion père!.. Cet argent lui est nécessaire j^ des engagemens auxquels il serait contraint de man-

quer.... demain, pourraient le perdre!... Dubourg est négociant!.. Rendez-lui cet argent, c'est tout ce que je demande. M. DE FEKBiÈRBS, le regardant avec surprise. Je ne vous comprends pas.

GEOBGES , à part.

Oui, je le dois!.. (Haut.) Il faut que vous renonciez à tout ce que vous avez gagné à Dubourg; le faut absolument.

M. DE FERBIÈRES.

Plus je VvTus regarde, et plus vous m'éfonnez!.. Étes-vous dans votre bon sens, Georges! Cette pâleur... ces mouvement coiivulsifs... Que vous arrive-t-il?

GEOAGES.

Je suis bien malheureux!

M. DE FERRiÈRES, inquiet.

Vous souffrez ?

GEORGES

Je souffre plus que je ne puis le dire.

M. DE FEBRIÈRES.

Vous m'effrayez!.. Quel profond désespoir?.. Parlez, Georges!

Je ne pourrai jamais.

M. DE FERRiÈRES, s'approchant avec tendresse. Ces moi qui vous en prie!., moi, voire père!

GEORGES, reculant.

Mon père!..

M. DE FERRIÈRES

Vous me repoussez, mon Gis ?

GEORGES

Mon dieu!., mon dieu!..

M. DE FERRIÈKES.

En VOUS revoyant tout-â-l'hcure plus joyeux, et venant partager nos ainusemens, si vous saviez, Georges , quelle ét.iit ma joie!.. Car vous èles mon espoir, mon bonheur!.. Je vous •ai toujours tendrement aimé; n'est-il pas vrai, mon fils? J'ai toujours été un bon père ?

GEORGES, douloureusement .

Oh! oui... Je n'ai pas oublié lo< jours de mon enfance.

M. DE FERRIÈRES

J« VOUS élevai moi-même.

GEORGES

Je mesouvicus de vos leçons dans notre chaumière!., l'ous

les principes d'honneur et de yertu, c'est de tous que je les al reçus... et je n'ai rien oublié.

M. DE EEBMÈKBS.

Vous le savez, tous étiez l'objet de ma tendresse, toutes mes espérances reposaient sur tous.

GEOBGES.

Oui, tous me disiez alors : « IVIon fils, quel que soit le rang » où la fortune tous place, souTenez-vous qu'on n'est jamais » sans consolation aTec une conscience pure !. . » Vous le disiez, mon père.*, et je m'en suis souvenu.

M. DB FEBRIÈBES.

Cette misère, où je vous avais plongés , vous et votre mère, combien je me la reprochais!.. Cette situation horrible, ce dénuement absolu... quelle torture!., et quels regrets j'en éprouvais ô cause de vous dont j'avais follement dissipé l'héri^ tagp.

GEOBGES.

Me suis-je plaint alors? Vous ai-je reproché nos malheurs , notre pauvreté? Ne vous ai-je pas chéri, respecté, servi.

M. DE FERRIÈRES

Oui , Georges est un bon fils , il n'est point ingrat ; il ne voudrait pas déchirer le cœur de son père !

GEOBGES , un peu attendri.

Non, non!.. Une grâce seulement!..

M. DE FEBBlkflSS.

Parle, mon enfant!

GEOBGES.

Dubourg...

H. DB FERBiÈBES , méconfej}^ Vous revenez encore sur ce sujet!..

Vous rappelez-TOus ce que tous ajoutiez à tos leçons? « Le » seul bien qui nous reste mon fils , c'est l'honneur ! »

M. DE FERBIÈBES.

Sans doute !.. mais combien tu serais malheureux , Georges , sans le changement de fortune que le. temps a amené!

GEOBGES.

Cette fortune... sa source?..

M. DE FEBBiÈBES , l'interrompant.

Jamais tu n'aurais pu prétendre à épouser celle que tu aimes; jamais aucune carrière ne se serait ouverte pour toi ; aucun moyen d'exercer tes talens; nulles ressources!. .. Tu ne sais pas co^lbien la pauvreté csl humiliante dans un siècle comme

le nôtre , où les égards, la considération se mesurent à l'or' qu'on possède!... où les vertus sont repoussées, !e mérite dédaigné , le talent méconnu , si l'intrigue ou la fortune ne leur fraient pas la route; avec de l'or, on a tout; sans lui, rien. GEORGES, d part.

Tout m'est expliqué |.. (Haut.) Eh bien, mon choix est fait : l'indigence et la probité.

M. DE FERKIÈKES.

L'indigence. . . dont tu connais déjà toutes les souffrances. .. Est-il rien de pire ?

GEORGES, avec force.

Oui. . . le deshonneur.

H. DE FEBRIÈRE3, à part.

Je tremble! (Haut). Que veux-tu dire ?

GEORGES

Qu'il n'est pas un malheur comparable au mien. Monsieur!

M. DE FEBBiÈBES, dvec uti étontiement mêlé d'effroi. Monsieur |.. .

Il tend la main à son fils qui la prend d'un air égaré. GEOBGES.

Ecoutez-moi... Comprenez-vous toutes que peut souffrir un homme qui voit un seul jour briser toutes ses croyances, renverser ce qu'il avait regardé jusqu'à cet instant comme le but de ses espérances et de ses affections ? qui voit le passé détruit, l'avenir anéanti, qui ne peut plus croire ik tout ce qu'il adorait et respectait ? Amour , honneur, seuls biens qui donnez quelque prix à la vie, vous n'existez donc pas? M. DE FERBiÈBEs , uvec Une vice inquiétude.

Georges!

GEORGES

Monsieur, le comprenez-vous ce malheur sans consolation? Un fils qui chérissait, qui révérait son père, qui portait avec or-, gueil un nom honorable, eh bien, ce fils, il doit rougir à ja-. mais. . . il doit repousser celui qu'il apprit à respecter.

M. DE FEBBIÈRES.

Grand Dieu]. . .

GEORGES

Oui, Monsieur; car il sait tout.

M. DE FERRIÈRES

Que sait-il?

GEORGES

Il sait que là, à cette table, un ancien ami fut ruiné piiv lui.

U. DE FEBEIÈRE9.

Et si le hasajd seul a tout fait ? *

GEORGES

Non, Monsieur, non; il le trompait.

M. DE FERRIERES.

Vous le croyez?

GEORGES

Et c'est I.à mou malheur.

M. DE FEBRIÈRES.

3i cela n'était pas ?

GEORGES, s* approchant de la table à droite. Ces cartes. . ,

M. DE FEHSIÈBBS.

Qu'ont-elles?

GEORGES

Rien. Mais. . .

Il prend les cartes et exécute en silence le

tour que St-Surin a fait au premier acte ; puis

il rejette les cartes sur la table et s'assied sur la

chaise où il reste absorbé: moment de silence.

M. DE FERRIERES.

Ahl. . . tu ne sais pas ce que c'est que la misère.

. GEORGES, se levant.

Je sais ce que c'est que l'honneur I. . . Et je ne souffrirai pas. . .

M. DE FERRIERES.

Veux-tu donc me perdre ?

GEORGES

Vous laisserai-je me deshonorer ?

M. DE FEBRIÈRES, hors de lui.

Que veux-tu , malheureux? n'est-ce pas assez de ce que j'éprouve ? Tu m'as vu rougir et trembler devant toi !.. . Que te faut-il de plus ?.. Va, je ne te'crains pas ... (// entre vivement par une porte à gauche, et revient en scène an pistolet à la main) Je ne crains rien. . .

GEORGES, se plaçant devant lui.

Je suis sans crainte aussi, Monsieur... et la vie m'est pdicuse.

M. DE FERRIERES , avcc horre^v.

Que dis-tu ?... c'est moi seul. . .

GEORGES, se Jetant sur lui et lui arrachant le pistoUt. Mon père! . . .

M. DE FERRIBBES.

Je ne le suis plus!...

GEORGES, se précipitant dans ses bras.

Vous l'êtes encore !...

M. DE FEBRlÈkMS.

Horrible tourment !

Tout peut se réparer ; votre fils vous suivra dans la retraite que vous choisirez. . . Cette ville , il faut la quitter; cet or il faut le rendre. . . Soyez en sûr , mon père, le bonheur pourra revenir. . . n'hésitez pas.

M. DE FEBRIÈBES.

Crois-tu donc que je n'aie jamais pensé à cette affreuse situation ? mais le sort l'a voulu !

GEORGES

Qu'oset-vous dire?

M. DE FERRiÈRBS, très-vivement.

Dans notre ancienne demeure , dans celte chétive cabane où j'ai tant souffert, ma passion pour le jeu, cette passion funeste qui avait tout dévoré, elle n'était point éteinte. ..Je cherchais en secret à la satisfaire : souvent, pour en trouver l'occasion , il me fallait avoir recours à des vagabonds, à des êtres ignobles et pervertis !. . . Oui , Georges , oui , moi, le comte de Ferrières, moi, ton père, je jouais avec eux!. . . Ils m'enseignèrent de terribles secrets!... Pourtant, je ne comptais pas encore en faire usage. . . Je vins un jour à Paris; j'y tentai la fortune. Elleme fut favorable. . . Successivement, des sommes considérables vinrent ranimer mes espérances; j'étais honnête encore!. . . Mais, non, non, mon cœurne l'était déjà plus. . . l'amour de l'or le remplissait tout entier!. . . L'ambition, la vanité, le besoin du luxe, tout contribuait à m'entraîner. Ecoute, Un jour, je perdis... ta mère allait venir habiter cet hôtel que j'avais préparé pour elle ; déjà une fable, répandue adroitement, avait appris à nos voiàins que j'étais riche; eh bien, je perdis. . . Fallatt-il donc être toujours le jouet de la fortune?.. . J'avais senti les douleurs de la pauvreté; j'avais vu souffrir celle que j'aimais ; j'avais vu mourir deux enfans , tes frères, que la misère avait- poussés dans la tombe ; amis, société, rang, tout avait disparu. . . Ces peines si cuisantes ne sont rien auprès des tourmens dont le jeu a déchiré mon cœur !. . . Le supplice du joueur malheureux, c'est l'enfer tout entier. . . El j'allais éprouver de semblables tortures ?. . . non, non, m'écriai-je, cela ne peut pas être ! C'en est trop !.. je ne puis' plus perdre!. . . et je ne perdis plus!

Ah...

M. DE FERKIEKES.

Vois , Georges, je l'ai tout confié !. . . C'est un ami qui l'« parlé.

6E0BGES.

Oh mon Dieu, mon Dieu!. . . quel malheur est tombé sur nous.

M. DE FERBIÈRES.

Oui, n'est-il pas vrai ? c'est un malheur, c'est la faute du sort, des érénemens!. . . Est-on responsable de la destinée?

GEORGES

Que dites-vous !

M. DE FERRIÈRES

On est poussé, entraîné vers un abîme; aucune force humaine ne peut résister. . . eh bien, on cède. . .

GEORGES

Vous vous trompez, mon père; on peut résister, on peut mê-" me se relever d'une chute

M. DE FERRIÈRES

Le sort en est jeté. . . tout est floi.

GEORGES

Si cela était, vous n'auriez plus de fils.

M. DE FERRIÈRES

GEORGES

Séparé pour toujours de vous, de ma mère . . . ma pauvre mèrel puisse le ciel ne jamais l'éclairer. . . J'irais chercher ailleurs une existence que je ne saurais supporter ici.

M. DE FERRIÈRES

Votre mère, Emeline ne nous retiendraient pas? Et mes ordres ? car je ne vous laisserais point partir.

GEORGES

Ma résolution s'exécutera, quelque chose qu'il m'en coule; vous savez si, depuis que je respire, mon attachement pour vous s'est démenti; prêt à vous quitler pour jamais, je sens mon cœur se briser, car tous les liens qui m'attachaient à la vie se rompent aujourd'hui , et je vais vivre seul, sans appui, daus un monde inconnu; mais l'honneur sera mon guide!. . . Oh, mon père, écoutez sa voix !

M. DE FERRIÈRES

Mais où irez-vous, Georges?

GEORGES

Je vous l'ai dit, cet officier anglais . avec qui j'ai navigué

deux ans , m'offrait im sort assuré dans l'Inde, et les moyens d'y faire une fortune honorable.

M. DE FERBIBRES.

Vous expatrier.

GEORGES

J'avoue que mon retour à Paris avait comblé mes vœux , réalisé tous mes rêves de bonheur; mais c'en est fait. . . je quitte mon pays où, tôt ou lard , ce nom que je porte sera souillé,

M. DE FERRIÈRES

Ah!...

GEORGES

J'abandonne celui que j'appris à respecter, et qui a détruit tout mon avenir.

M. DE FFRBIÈRES.

Vous oubliez que c'est votre père.

GEORGES

Je n'ai plus de père !.. . Le nom qu'il m'avait donné je le lui rends; je ne suis qu'un orphelin, sans asile, sans nom, sans fortune , mais ma conscience me dicte ma conduite et je lui obéis.

M. DE FERRiÈBES, allant s'asseoir à gauche.

Juste ciel... Entendre ces paroles de lu bouche du ûis qui m'est si cher... Ahl je suis trop puni.

GEORGES

liais, avant que je parte, il faut que Dubourg ait tout reçu... ii le faut...

M. DE FERBiÈHES sc levant vicemmt.

Qui vient ici?

SCÈi\E VI.

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