‹ L'espadon satyrique. Première éd. critique, d'après l'éd. originale de 1619, avec une pref. une bibliographie, un glossaire, des variantes et des notesChapitre 45 sur 54 · ET FUT TROUVEE PUTAIN · texte numérisé non relu

ET FUT TROUVEE PUTAIN

Satyre XV (i)

L'unique des sujects qui, par son élément,

Alimente mon cœur en son contentement,

C'est de voir bras croisez, comme une saincte Clere,

En terre le g-enoûil, en bouche la prière.

Les yeux levez au ciel, la saincte Eustochion,

Laquelle, tout de Dieu et de dévotion, (2)

En tout lieu qu'on la voit nous monstre bon exemple,

Et plus dans sa maison qu'à l'œil de tout le temple ;

Car ceste douce extase et ce ravissement

Ne veut masque, ny fard, pour embellissement. (3)

Jamais l'extérieur sa franchise ne touche,

Demandant nostre cœur plustost que nostre bouche.

(i) L'Espadon, Lyoa, 1619 et éditions successives. C'est une imitation de la Macette de Régnier. Voir les sources de ce dernier dans les cd. Brossette, Leng-let-Dufresnoy, Viollet-le-Duc, etc., sans oublier le Mathurin Régnier de M. Joseph Vianet, ni les remarques de M. Brunot sur la Macette.

(2) Cf. Macette, v. 16 :

Elle a mis son amour à la dcA'otion.

(3) Cf. Macette, v. 17-18 :

Sans art elle s'habille, et simple en contenance, Son teint mortiflé presche la continence.

DE CLAUDE d'eSTERNOD I^?

L'hypocrite, à l'envers, bouffi de vanité, Donne du vermillon à cestc vérité.

Et le pipeur qu'il est pense nous faire croire Que le fiel c'est nectar, que l'ebene est y voire. Le blanc estre le noir, et les enfers les cieux, (4) Tant ce fin enchanteur nous fascine les yeux. Mais le ciel, quelquesfois, par sa toute-puissance, Contrepointe ce charme et donne cognoissance Du monstrueux Thersite, à la fin devestu. Par un arrest divin, du masque de vertu.

Or, estant Franc-comtois^ Romain, et Catholique, J'ahis plus que Luther, et Calvin l'heretique. Ces nitouches cagots, ces sots torticollis. Oui, de mea culpa menteusement remplis, Veulent (}ue pour tres-saincts chacun les préconise. Cependant, tout leur jeu n'est rien qu'une feintise. Et telle est au sermon tant que le jour nous luit. Que j'ay veuë au bordeau tout le long- de la nuit.

Or, une j'en cog-nois de semblable farine.

Qui est une Laïs et fait de la Pauline,

Qui porte un habit faict d'hymmes et oraisons, (5)

De Grenades, de Jobs, et de cent Jean Gersons, (G)

(4) Cf. Ileg-nier, Eley. II, v. 273 :

tu voudrois faire accroire,

Avecque faux serinens que la neige fusl noire.

(5) Cf. Macetle, v. 14 1 :

U'un long habit de cendre envelopant ma flame,

(6) Cf. Macette, v 20, sq :

Elle lit sainct Bernard, la guide des Pécheurs, Les Méditations de la uiere Thérèse,

i48 l'espadon satyrique

Ayant le nez cag-ot avec la morg-uo eti(]ae. Comme un i>;e sol ré ut à crochet de musique; Son poil, cnlremeslé comme le grisouris, Est l'habitation des bien-heureux espris; Son œil fanfreluche comme un soldat d'Ostende ; Desaincte Marg-uerile ell' a leu la légende; (7) D'eau bénite elle n'a jamais assez parlé, Gomme de grain l)enit, pardon, et jubilé; (8) Ainsi qu'un vieil missel, son bec plein d'Evangiles Sçait que par placebo commencent les vigiles; Elle gringolte bien la guide des pécheurs ; (9) Elle sçait les sermons de cent et cent prescheurs ; S. Jean, Luc, Marc, Matthieu, sont dedans sa mémoire ; Hierome, et Augustin, Ambroise, et S. Greg-oire, Sont ses quatre cartiers; et a i*-losé, jadis. Le Talmud, en faveur des saincls de Paradis ; Elle theologise (10), et, dedans la Sorbonne, Trouvoyent les Bacheliers sa sentence fort bonne; Elle veut accorder l'Eglise et Gharanton, Et monsieur du Moulin avec Père Gotton, Jurant : puissance Dieu ! et le : ventre S. George! Que Jean Galvin mentoit mille fois par la gorg-e, Et que Luther esloit un fin rusé coquin ; Et du sieur Mahomet, parlant catexoquin.

(7) Cf. Macetle, v. 20 :

Les Meditatioas de la raerc Thérèse,

(8) Cf. Macetle, v. 27 :

Que valent chapelets, gT;iius bénits enfliez,

(9) Cf. Macetle, v, 20, sq :

Elle lit saincl Bernard, la Guide des Pécheurs,

(10) Cf. Macetle, v. 22 :

Sçait que c'est qu'hyposlase, avecque synderese ;

DE CLAUDE d'eSïERNOD I^Q

Asseuroit qu'elle avoit des fueilles piperesses

De monsieur l'Alcoran torché cent fois ses fesses ;

Elle dira combien les innocents Guenaux

Ont, dans leurs vieux haillons, de poux es hôpitaux.

Car, faisant la pieuse, elle les cpeluche.

Autant sur le burail que dessus la peluche,

Disant que l'on n'a pas la foy sans charité;

Tous les jours, de ses yeux, le temple est visitx^.

Et les g^ueux mendians, qui sont devant la porte,

Accusent ceste Dame estre de leur main-morte,

D'autant qu'elle leur doit à chacun un denier.

Soit d'aumosne ou de droict, fussent-ils un millier.

Et le contant à Dieu pour un, dans son idée.

Elle regarde alors si ell' est regardée.

Et luy semble vraiment que si, faisant du bien,

Un chacun ne le sçait, c<3lu ne sert de rien;

Empoulant de présents et bribes les cuisines

Des Carmes, Recollets, Ursules, et Béguines :

Chacun y a son pain, garnissant de son vin

Presque de tous Gon vents (i i) le grand Bourabaquin.

Que si quelque putain, pour le serre-croupiere, Se fasse seringuer et gratter le derrière. Lors, le moule du gant sur les tendres roignons De la belle, elle passe, et, sans frotter d'oignons Le cul, tant que le brassa force anéantisse,

(u) Cf. Macette, v. 23-24 ;

Jour et naict elle va de convcnt en convent, Visilc les saiQcts lieux, se coDfesse souveal.

i5o l'espadon satyrique

La chair on luy découpe à barbe d'escrevisse, Et n'y a chien, ne chat, par un fier marmiton, Pour avoir dérobé mieux frotté du baston.

Mais d'autant qu'elle sçait que ceste peau de fesse Recroit sept fois le jour à la tendre jeunesse, Et que, leur appliquant ses ventouses, la peau S'en fait plus délicate, aussi le teint plus beau : Meslant le vermillon avecques la ceruse, Sçavez-vous point que fait ceste horrible Méduse? Elle les fait raser comme du velours ras. Ou comme sur le port vous voyez les forsas. Faisant si bien la barbe à leurs sourcils d'ebeine, Que leur face, jadis belle et veneriene. Ne feroit harasser le g-rand diable d'enfer ! Les pauvrettes ont beau par attraits s'attifer. Ce n'est qu'une guenon, ce n'est plus qu'un vieil singe, Un haras à Marmot embeguiné d'un linge !

Cela n'est point mauvais, mais l'argent est meilleur,

Et si le gorgias ne dcmentoit le cœur.

Je priserois par tout si bonne conscience.

Si elle n'avoil pas du maudit con science !

Prier toujours son Dieu, avoir, par pieté.

Aux yeux d'un Crucifix tousjours l'œil arresté;

Il est bon de porter la haire et le cilice,

Pourveu que sous tel fard l'on ne cache son vice ;

Sa carcasse matter, discipliner sa chair, (12)

(12) Cf. Macete, v. 35 :

La voyant aymer Dieu, et sa chair maistriser,

DE CLAUDE d'eSTERNOD i5i

Pourveu qu'on touche fort et qu'on ne fouette l'air ;

Se monstrcr libéral sans se monslrer prodigue;

Il ne i"auL à son Dieu jamais faire la figue ;

Une feinte équité n'est pas une équité ;

Tout ce qui luit n'est d'or, mais double iniquité.

Et quoy que l'hipocrite entende le grimoire,

L'on cognoit à la fin qu'il en veut faire croire.

Ainsi je recognus, il y a quelques jours,

De ma saincte nitouche et les traiset les tours,

Et qu'elle, qui faisoit de sa chaste Diane,

Idolâtre Venus d'un culte assez prophane.

La nuict avoit jà dit : « Bon soir, messieurs, bon soir », Et crioit tout par tout : « Noir à noircir du noir! » Et les besles, messieurs, estoyent toutes à l'ombre. Quand moy, qui ne servois au logis que d'encombre, (i3) Je sorty de chez nous, morne, triste, pensif, Autant qu'au carnaval quelque vieillard rancif. Cela qui me faschoit esloit que sur ma bourse Un diseur de fortune avoit faict une course, El que je ne pouvois trouver un six escus Pour celles qui m'avoyent jadis preste leur fins. J'allois pedetentin (i4), comme un vieillard caduque; J'allois de ru(" en rur, on trratant ma pcruque. Feuilletant dans mon chef de invcntione.

(i3) Var. (Lyon, 162G) :

Quand à moy, qui ne servois au logis que d'encombre,

(i4) Cf. Mathurin Rcg-nier, Sal A, v. 217 :

Planchant fdclrnttm, s'en vint jusques à moy, Déjà employé par d'Eslcrnod dans Vlmportunité d'une DamoiseUe.

102 l'espadon satyriqub

Tirant et arrachant les poils de mon gros né,

Song-eant s'il y avoit^ pendant cesle nuict brune,

Moyen de moyenner la moyenne fortune.

Le diable me tentoit d'arracher des manteaux

Et de tirer la laine à quelques cocardeaux.

Et j'eus touché, peut-estre, en ces harpes modernes,

Si l'on ne m'eust coj^nu au brillant des lanternes.

Et si je n'eus pas craint qu'un Chevalier du Gay

M'eust faict faire aux prisons mon premier coup d'essay.

Je maugreois mon estre, et detestois, en somme,

Le père qui m'avoit faict naistre gentilhomme.

Disant que si le ciel m'eust créé roturier,

Je sçaurois, misérable, au moins quelque mestier :

Jouer du cul d'ég-uille, ou battre la semelle ;

Mais que ma qualité misérable estoit telle

Que je ne peus gaigner, ainsi qu'un tronc de bois,

Si ce n'est de mon bien quatre double tournois.

La fortune (disois-je) est-elle pas marastre

D'enrichir plus souvent quelque magot folastre,

Lourdaut, vilain poltron, casanier, peu paillard,

Que quehjue bon fripon, dont l'esprit fretillard

Feroit de ses escus plus belle délivrance

Que le plus grand banquier qui soit dedans Florence;

Qui alambiqueroit les Pintagorions

Des Crœsus, des Midas, et des Pigmalions?

Et cependant, helas ! un vilain soutaiguille,

Un cacquerafe sot, qui mange la lentille

Avecques la fourchette, et qui, de deux pruneaux,

Fera cinq cents repas et dix mille morceaux;

DE CLAUDE D'ESTERNOD i53

Oui, hideux, tient toujours une joue aussi maigre Qu'un vieil chat errcné c|ui a beu du vinaigre; Oui, pour n'humer jamais potage ny bouillon, Est tousjours eflanqué en cul de postillon; Oui ne veut au foyer jamais voir la marmite, Crainte d'user du beurre et du bois à la cuite ; Oui haït le barbier : qui, d'un tison de feux, Se fait gaillardement la barbe ei les cheveux ; Oui aura tous les ans dix mille escus de rente. Et des successions, voire plus de cin([uante; Et cependant, plustost du gozier d'un porceau On tireroit le sucre, et le miel d'un crapau, Avant que de tirer le patac, ny la maille. Des grands marsupiums d'une telle canaille.

Moy, è contrario, qui suis fort libéral; Qui suis un bon g'arçon (|ui n'y pense aucun mal; Qui sçay picquer le banc, petarder les assiettes, Et faire les plats nets, si Dieu ht les planettes ; Qui ne sens mon soucy metagrabolisé D'avarice jamais ; qui ay tousjours prisé Plus cil qui d'emprunter jamais ne se contente Que cil qui tous les jours met son arg-ent en rente; Moy qui sçay en fredons orgraniser les eus, Dames, auray-je point une couple d'escus?

Ainsi je mang-erois ma trairiquo fortune. Pour consolation, je n'en avois aucune; D'aller importuner en ce temps mes parens : Ils ne m'eussent pleigré pour un couple d'harencs. D'emprunter de l'argent sur quelque petit g:age :

i54 l'espadon satyrique

En ce temps-là, j'estois en petit équipage,

Ne sçachant à quel Sainct dire ora pro nobis ;

Déjà en pension estoyenttous mes habis,

Sayons, cappes, bonnets, pistolets, et flamberg-e,

Salin, et camelot, et baracan, et serge^

Et ne me restoit plus qu'un rouge balandran,

Trois chevilles de luth, ma brosse, et mon cadran,

Une carte d'artois, l'estuy d'une escoupette,

Un retrousse moustache, avec une éguillette. (i5)

Mais Dieu, qui ne veut pas qu'un baudet au besoing Meure faute de sel, de chardons, et de foing. Permit que j'entendis, dans quelques autres rues. Une troupe de Nains qui combattoyent les grues, (i6) Et qui faisoyent miracle avecques le baston. Moy, je fis aussitost un toile grabatum {i-j) Du fourreau de mon ame, en la rue prochaine. Crainte que ces coquins ne tirassent ma laine.

(i5) Cf. Berthelot, Satyre sur l'Inoenfaire d'un Courtisan, dans le Cah. Satyr. et l'ed. de Sansot, Paris. igi3 ; Regriier, Sat. XI, v. 181-200.

Ces inventaires devinrent fort à la mode ; la Satire du Débauché, d'Ang-ot de l'Esperonnière, dans les Exercices de ce Temps, en contient deux à elle seule, imités de Reg-nier. Voir aussi la Description d'un Bordel {Délices Satyr., 1620), par Tlicophile de Viau, qui s'est inspiré et de Reg-nier et de d'Esternod, et l'Inventaire de la Nymphe au petit museau dans le Rec. bigarré de l'Estoille. Il s'en trouve un autre dans la Satyre du S'^ de la Croix, analog^ue à celle de Macette. Saint-Amand a suivi la tradition dans sa (Chambre du Débauché, et Du Lorens, Satyres, i64G, dans sa Satyre XXV, où il imite surtout Reg'nier.

(16) Cf. Sig'Og-ne, Sonnet (notre éd. p. 43) :

Ce sera Nabolin qui conibatra la grue!

(17) Var. (Lyon, 1G2G) :

Jloy, je fis aiissi-lost un toile yrabaton

DE CLAUDE d'eSTERNOD i55

OÙ je ne fus si tost que j'entendis pctter

Les fenestres d'en-liaut, ou pluslost craqueter;

Je me tire à quartier, craig^nant l'odeur de l'ambre,

Et d'estre parfumé de quelque pot de chambre ;

Mais je comprins soudain que ce n'estoit cela,

La chambrière (i8) disant : « Hola ! monsieur, hola!

Je m'en vay tout soudain ouvrir preste la porte. »

Or, moy (|ui l'escoulois parler en ceste sorte,

Je pense incontinent qu'il y avoit du cas;

Toutefois, je disois : « Icy l'on ne fout pas ;

La Dame de céans est trop religieuse ;

Pour la servante aussi, c'est une vieille beuse. »

Et pendant que je veus le lièvre descouvrir,

Elle ne tarde pas aussi-tost de m'ouvrir.

Alors que je vis donc que ceste maquerelle

Me dit : « Entrez, Monsieur! » sans feu, ny sans chandelle,

Lors je m'imaginay : il ne faut dire mot,

On te prent pour un autre; et je n'estois point sot.

.le tiens pour ce soir là d'un Apostat la place.

« Montez, montez, Monsieur, disoit ceste carcasse.

Madame vous attend dedans le pavillon.

Vous n'avez entendu (crois-je) le carillon

De la cloche sonner; vous tardez-trop d'un' heure;

Voire, vous avez tort, c'est trop battre le beurre.

Mais paix! venez sans bruit, et me donnez la main. »

Et moy, je me pensois : il sera jour demain.

(i8) Ce mot était trissyllaltiiiiie. L'intervention de la chambrière rappelle l'entrée de Kcs'uier dans le mauvais lieu, Sat. X, v. 435:

et qu'une chambrière

Vouloil monslrer ensemble et cacher la lumière :

i56 l'espadon satyriquk

J'arrivay donc alors, sans flambeau ny chandelle,

Vers le lict de madame, et me couche auprès d'elle;

Sans siller, sans parler, sans mutir, sans toussir, (19)

Preste, je contenlay son amoureux désir.

Ha ! Dieu sçache, à ce coup, si sentant ce vidase,

Sœur cagotte, à l'instant, fut ravie en extase!

En fretin fretaillant, si de contentement

Ne luy eschappoit pas, presque, le fondement,

Et si, enrag^ement, dessus le lict qui tremble.

Elle ne pleuroit d'aise et rioit tout ensemble!

Lors, elle me disoit : « Mon petit Cupidon!

Baisotte-moy, mon cœur ! baise-moy, mon bedon!

Mon soucy ! cabinet de mes chastes pensées !

Bordel de mes amours ! soûlas de mes années !

Mon petit coiiillon gauche! » et autres mots lascifs,

Qui eussent mis en rut les mulets plus retifs.

Et moy, mot, petit bruit, muet, et taciturne,

Ainsi que le sommeil du silence nocturne.

Car je me repentois d'avoir logé mon train

Sur ceste vieille lice, et dans ce trou vilain.

Et me faschoit beaucoup qu'une sempiternelle

Pleine de requiem, une vieille allumelle

Aux yeux d'escarlatin, puans, et contrefaits.

Comme les sales trous de deux ordes retraicts,

Picourast les baisers des lèvres baiseresses

D'un qui n'a besogné jamais que les Déesses;

(19) Cf. Reg-nier, Sat. IV, A Monsieur Motin, v. 3i : Sans oser ny cracher, ny toussir, ny s'asseoir,

Ce vers même de Reg-Qier est emprunté aux Meslanges à M. l'abbé de Thiron, de Vauquelin des Yveteaux. Regriier ne put connaître que manuscrite ceUe pièce, qui ue fut publiée que beaucoup plus tard sous l'anonyme.

DE CLAUDE d'eSTERNOD i57

Si bien que, cognoissant que mot je ne disois,

Que dessus ses tétons ma main je n'ag'ençois,

Et que je n'estois pas en mon humeur ribaude,

Cog-nut qu'il y avoit, à la fin, quelque fraude.

Voulant de quelques cris et de larmes s'armer,

Par Jaqueline fit la chandelle allumer.

Alors, estant cogncu au rais de la chandelle,

Je luy dis promptement : «: Bon soir, Madamoiselle. »

Elle me repartit : « Quel grand diable, mon Dieu !

(Notez : diable, mon Dieu 1) vous ameine en ce lieu ? »

Je lui respond soudain : « Ma fortune maudile.

Qui vouloit que je sceus qu'estiez une hipocrite! »

Là dessus ne pouvant chanter alleluya.

Elle, d'estonnement demeuroit à quia,

Et ne sracliant, de peur, quel démon la tourmente,

Tanroit, et brocardoit la chctive servante, (20)

Me reprochant : « Monsieur, vous n'estes-pas secret:

L'on ne fait aux maisons pas seulement un pet

Que vous n'en abreuviez toute la republique!

Vous es:tes mesdisant, Poète Satyrique,

Qui dit tout, qui scait tout, et qui fait des discours

A tirelarig:ot d'un chascun dans la cour. » (21)

Apres plusieurs devis, pleins d'amours et de charmes,

Reg:rets entrecoupez de souspirs et de larmes,

Pour oster ce vaultour qui bec([uetoit son cœur,

(20) Var. (Lyon, 1626) :

Danruit, et brocardoit la cliclivc servante,

(21) Cf. Mncelte, v. 245, sq. :

Mais au reste, après tout, ccsl un homme à Satyre.

Ces hommes mesdisans onl le feu sous la Icvre, Ils sont malelineurs, prompts à prendre la chèvre. Et tournent^leurs humeurs en bizarres fnron.s ;

i58 l'espadon satyrique

Je liiy dit promptement : « Madame, n'ayez peur Qu'en ma discrétion vosire secret repose ; Je n'oserois jamais déceler telle chose, (22) Car mon honneur y est plus que vous eng-agé ! M'estimeroit-on pas quelque diable enrag-é, Moy qui suis au bouillant de ma verte jeunesse, Si je m'estois vanté de vous gratter la fesse, Vous qui n'avez amours, ny beautez, ny attraits (28) Que pour quelques faquins, ou porteurs de coutrets? Vous, de qui les tetins de peau de vieil reg-istre Brimbalent sur le ventre en bissac de belistre? (24) Qui toutes vos parois couvrez de vos crachats? Vous, dont le corps produit la vermine et les rats? J'aymerois -mieux mourir que dédire, madame, Que je fusse entaché d'un si mal-heureux blâme!

» Puis, quand je le dirois, on ne le croiroit-pas. Quoy ? qui croiroit que vous, de qui les graves pas (25) Preschent la modestie et la saincte abstinence,

(22) Var. (Lyon, 1626J :

Je n'oserois jamais déclarer telle chose,

(23) Correction. Le texte porte :

Vous qui n'avez amours, ny beautez, ne attraits,

(24) Cf. Sigog-ne, Sonnet (notre éd. io4) :

Vostre peau le revers d'un antique registre ; Vostre gorge pendante un bisac de belistre ;

Cf. Maynard, Ode sur une vieille ridée (Cab. Satijr., 1618, et ms. 884, anonyme) :

Vos tetins, dont la peau craquette Comme laurier qu'au feu l'on jette, A toucher ne sont point plus doux Que le dessus d'un vieu.-s. registre.

Et, comme un bissac de belistre.

Ils vous tombent sur les genoux.

(25) Cf. Macette, v. 47 :

Geste vieille Chouette, à pas lents et posez,

DE CLAUDE D ESTERNOD lOQ

Eussiez voulu commettre une si griefve offence? Vous, de qui les saincts jours on veut solemniser, Que comme la Massette on veut canoniser, (26) Et de qui, balançant les vertus infinies, L'on adjouste bien tost le nom aux Letanies? N'ayez peur que de vous on croye un pareil cas ; Quand bien on le verroil, on ne le croiroit-pas, Car la veuë de l'homme est de charme abusée, Et faussement ainsi fut Susanne accusée.

» Moy-mesme, je ne croy l'affaire que j'ay creu, Et croy qu'illusion est tout ce que j'ay veu ; Qu'une pollution, qu'un incube, qu'un songe Me rampe dans l'esprit, ceste ombre de mensonge M'asseurant pour plaisirs, et pour passetemps vrais. Des Chimères de nuicl qui ne furent jamais.

» Nature m'a donné bien assez d'artifice

Pour monstrer, toutesfois, que vertu c'est un vice,

Et monstrer au naïf qu'un Esope boussu

Est quelque Cupidon de Githeree issu.

Il ne faut, cependant, qu'un fredon de pistole.

Ou le son d'un escu, pour m'oster la parole :

Pour appaiser un dogue en ses rudes abois,

Jettez-luy l'os en g-ueule, il cessera sa voix;

Mais ne luy donnez rien, il abbaye sans cesse.

(26) Cf. Macette, v. 33-36 :

Pour Beale par tout le peuple la renomme, Et la Gazette mesme a des-Ja dit à Rome, La voyant aymer Dieu, et la chair maistriser, Qu'on n'attend que sa mort pour la canoniser.

i6o l'espadon satyrique

Ainsi, ne voulez-vous que mon discourt vous blesse,

Jetlez-moy l'os en bouche, el je seray sans son ;

Madame, un dix escus en feront la raison.

Car la nécessité me presse de le dire,

Et de vous déclarer librement mon niarlire. »

Elle me repartit : « Dix escus, les voila.

Qu'on ne parle jamais, donc, monsieur, de cela;

Que ce soit à jamais une chose tracée.

Et du livre de vie elle soit effacée.

Ne parlez ny de moy ny de ces dix escu ;

De mauvaise nouvelle ou doit torcher son eu,

Et d'une chose ainsi, que mal faicte j'advoiie,

Je ne désire point que le monde s'en loiie.

L'assassin bien discret par tout levé le né;

Le péché qu'est secret estdemy pardonné. (27)

Je n'en cog^nois que trop qui se donnent carrière,

Et qui font à chacun plaisir de la croupiez^e;

Mais ils sçavent couvrir leurs imperfections,

Tout scandale évitant, avec discrétions; (28)

Puis estant, voire, moins chastes que nous ne sommes,

Sçavent discrettement user des braves hommes. (29)

C'est espèce qu'amour de guerre et de combat,

Nous traictons en l'amour tout ainsi qu'en l'Estat.

Souvent, pour avancer il faut qu'on se recule;

(27) Cf. Macette, v. i44 :

Le péché que l'on cache est demi pardonné.

(28) ::f. Macette, v. 123-124 :

Elle a plus de respect non moins de passion, El cache ses amours sous sa discrétion.

(29) Var. (Lyon, 1626) :

S^-avcnt discrettement user de braves hommes.

DE CLAUDE d'eSTERNOD iGl

Le cœur se cognoit trop qui rien ne dissimule. Soyez au moins secret, si vous estes pécheur! (3o) Celle qui dit que non remédie à l'honneur. (3i) L'honneur, ce n'est que vent, ce n'est qu'une fumée (82) Qui ne g'ist qu'aux effets d'un peu de renommée; (33) Pour y remédier, il faut estre secret; (34) Vous avez beau vessir, si vous ne faite un pet. Vous pouvez démentir par le nez, par la gor^îe, Tous ceux-là qui diront qu'il sort de vostre forge. Ainsi, mais qu'on ne voyeel qu'on ne dise rien, (35) Nous serons, mercy Dieu ! tousjours femmes de bien. Et quand bien nous aurions du laict dans les mammelles, Nous preuverons encor que nous sommes pucelles ! Adieu doncques, monsieur, et qu'on n'en parle plus. »

Moy, je pris froidement ces petits dix escus, Et, luy disant adieu, je fis vœu de silence, Et de ne déclarer une si grande offence.

(3o) Cf. Desportes. Elé{/. III. Liv. II :

Pour Dieu, prenez-y garde, et devenez discrète. Ne soyez pas plus cliasle, ains soyez plus secrète,

(3i) Cf. Macelie, v. i44 :

Le péché que l'on cache est deniy-pardonné, II) ici. V. i48 :

Qui peut dire que non, ne pèche nullement.

(32) Cf. Macette, v. 97-59 :

Ces vieux contes d'honneur dont on rcpaist les Dames, A Monsieur de Réthiine. Sat. VI, v. 1^7 :

Qui nous gonfle le cœur de vapeur et de vent,

(33) Cf. Macelie, v. 90 :

Dans l'esprit des humains, un mal d'opinion,

(34) Cf. Maceite, v. 122 :

Elle n'est pas plus sage, ains elle est plus secrète.

(35) Cf. Macelie, v. i46 :

Le scandale, l'opprobre, est cause de l'offence.

102 l'espadon satykioue

Et, ruminant après toute mon action,

Je trouvay en mon faict double conclusion :

La première, que Dieu, lors que moins on y pense,

Aux pauvres afflig^ez donne de l'aleg-eance.

Ainsi qu'il fit à moy, en me faisant le bien

De dix petits escus, quand je n'esperois rien ;

Et l'autre, que ce Dieu faict de l'hipocrisie

Recog-noistre, à la fin, la cauteleuse vie.

Et la bouche sans cœur, ainsi que l'on peut voir,

En la Dame, aujourd'huy, qui nous sert de miroir.

Que tout le monde croit une chaste Pauline,

Et je croy qu'elle soit pire que Messaline.

DE CLAUDE d'eSTERNOD i63

Page 1