‹ L'Espagne chrétienneChapitre 53 sur 81 · SuLP. SÉVÈRE, Chron., Il · texte numérisé non relu

SuLP. SÉVÈRE, Chron., Il

plus encore que la revendication de l'interprétation privée, mais une promesse, à brève échéance, de l'inspiration personnelle. Les Écritures étaient le terrain de prédilection de Priscillien qui allait répétant sans cesse la parole de saint Jean : Scrutamini Scriptuj'as. « Etudiez les Ecritures », et celle de saint Pierre : Omnis propheiia interpretatione indiget. « Toute prophétie requiert une interprétation ^ ». Évidemment, a-t-on dit avec beaucoup de finesse ^, on ne tient pas si fort à établir les droits de l'interprétation personnelle quand on n'a pas à défendre quelque doctrine particulière, et ce ne serait pas la peine d'y faire appel si elle ne devait rien nous apprendre en dehors de ce qui est universellement accepté.

Priscillien venait trop tard et trop tôt. Au iv^ siècle, la thèse de l'inspiration personnelle se heurtait à une doctrine orthodoxe trop fortement établie sur le magistère de l'Église en matière d'interprétation biblique pour qu'un novateur pût recueillir autre chose qu'un échec. 11 faudra attendre Jean Wycliffe pour voir une si grande nouveauté obtenir une attention et une bienveillance qui font présager le succès. Priscillien se rendit un compte exact de la situation et pour compenser ce que sa revendication pouvait avoir de dangereux et même il' impopulaire, il s'avisa d'employer un argument qui, sur ses contemporains, devait avoir plus d'efficacité. Il y avait dès lors une interprétation orthodoxe des Écritures canoniques dont personne n'osait plus guère s'écarter; mais, bien que l'accord fût déjà à peu près fait également

\. Apolog. I. .

2. A. PuEcii, dans le Journal des Savants, 1891, dont nous allons suivre l'exposé remarquable.

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sur le nombre des livres canoniques, cependant quelque incertitude persistait encore dans plusieurs esprits. A la frontière un peu flottante du canon des Ecritures se montraient un certain nombre d'ouvrages dont plusieurs jouissaient toujours de quelque crédit. C'était l'arsenal ouvert aux schismatiques. Priscillien n'eut garde de l'oublier. Dans le troisième traité qui nous a été conservé il aborde cette question : « Le canon, tel qu'on le reçoit, est-il complet ou non? » Et il la discute avec beaucoup de force et de clarté, à la fois en dialecticien habile et en érudit versé dans la connaissance de l'Ecriture. 11 accumule les arguments et les textes, il lance véritablement contre ses adversaires a une nuée de témoignages », pour lui emprunter l'expression qu'il emprunte luimême à l'auteur de VEpUre aux Hèhreux. Le raisonnement dont il se sert est le suivant : les livres reconnus canoniques en supposent d'autres, qu'ils citent ; ils ne contiennent donc pas la révélation tout entière. Priscillien avait relevé, dans l'Ancien comme dans le Nouveau Testament, une foule de textes dont plusieurs étaient très heureusement choisis et sont encore utilisés par la critique moderne. C'est ainsi qu'il ne manquait pas de faire remarquer que les quatre évangiles canoniques n'ont pas recueilli toutes les paroles de Jésus, puisque l'auteur des Actes en met une dans la bouche de Paul, que nous n'y retrouvons pas ^ . Il ne néglige pas non plus de signaler la citation d'un apocryphe, le livre d'Hénoch, dans VEpître de Jude. 11 trouvait plus facilement encore dans l'Ancien Testament des exemples ana-

1. Actes, XX, 35. Voir les travaux de Rescii sur cette littérature des ctypaça et la bibliographie de l'article Agrapha dans leDicè. d'arch. chrét. et de liturgie, Paris, -1904.

logues. Donc le canon est incomplet. Avec quels livres Priscillien proposait-il de le compléter? C'est ce qu'il ne nous révèle pas formellement dans celles de ses œuvres que nous possédons maintenant. Nous y voyons seulement que, tandis qu'il ne veut pas entendre parler d'un cinquième évangile, il prend la défense du quatrième livre d'Esdras et de la lettre apocryphe de saint Paul à ceux de Laodicée. Mais il ne devait guère se borner là. Ses disciples, après lui, acceptèrent avidement la plupart de ces légendes suspectes que les gnostiques avaient rattachées à la personne de tel ou tel apôtre; et Orose nous cite comme ayant été employé par Priscillien lui-même, un livre de ce genre, sous le titre de Mémoires des apôtres. Comment Priscillien prétendait-il établir l'authenticité et l'autorité de ces divers écrits? Nous ne le savons pas non plus; mais, dans cette seconde partie de sa tâche, il devait être certainement beaucoup plus embarrassé que dans la première. Nous apercevons parfaitement d'ailleurs, dans le traité qu'il a consacré à cette question, qu'il se rendait compte de la difficulté. Il savait bien que la plupart des livres apocryphes qui couraient de son temps étaient, à bon droit, suspects aux catholiques. Il commence donc par déclarer qu'ils ont été falsifiés, interpolés par les hérétiques ; il faut savoir y discerner l'ivraie du bon grain ; mais il ne faut pas rejeter le bon grain avec l'ivraie. Tout cela ne pouvait aucunement être admis par l'Eglise, de plus en plus avide d'ordre, de clarté, de règles précises et absolues. Priscillien, qui ne l'ignorait pas, protestait donc parfois de l'innocence de ses intentions ; il feignait de s'unir à ses adversaires pour maudire « la nouveauté de l'esprit, mère des discordes, l'érudition.

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fautrice de scandale, aliment du schisme, pourvoyeuse de l'hérésie ». Mais d'ordinaire, il est beaucoup plus franc et plus catégorique. Avec un courage intellectuel, rare au iv^ siècle, il prend la défense de la science : Que l'on consente au moins à discuter avec lui! Mais non, ses adversaires qui la mettent partout, même là où il n'en est pas question, ne savent lui opposer que la question préalable. Toute raison, toute dialectique viennent s'y briser. Ils ne savent que dire : Condamnez ce que je ne connais pas, condamnez ce que je n'ai pas lu; condamnez ce que je ne me soucie pas d'apprendre, moi qui n'aime pas à être troublé dans la quiétude de ma paresse. C'est alors qu'opposant à cette coupable indolence les paroles divines : « Etudiez les Ecritures », Priscillien s'échauffe et s'enhardit : « Ne parlons pas, comme nous le faisions d'abord, de prudence, mais de confiance! J'ai Dieu pour témoin, pour témoins j'ai les apôtres; pour témoins les prophètes... Et cependant je ne doute pas que ceux qui préfèrent les chicanes à la foi ne s'écrient : Point de recherches vaines. Ne suffit-il pas de lire ce que renferme le canon? Certes j'écouterai volontiers ce langage, si je ne suivais que la tendance de la nature humaine, qui préfère toujours le repos au travail. Mais le témoignage de l'évangéliste Luc ne me le permet point, qui nous dit, dans les Actes des Apôtres — : « Les « disciples à l'envi comparaient entre eux les Ecri- (( tures pour voir s'il en était comme Paul leur avait « dit. » Et reprenant la parole de VEpitre aux Thessaloniciens, il dit encore : « N'éteignez pas l'esprit, ne rejetez pas les prophéties. » Puis, comme l'apôtre jadis aux Corinthiens, il proclame hautement que là où est la liberté, là est le Christ.

On savait de tout temps que Priscillien avait eu la réputation d'être un maître dans la connaissance de l'Ecriture. Tel de ses ouvrages, malgré sa qualité d'hérétique, avait même paru assez utile pour rester, après corrections, dans les mains des catholiques. Un certain Pérégrinus, à une époque mal déterminée, a expurgé la collection priscillienne de Canons des Epîtres de saint Paul, c'est-à-dire une sorte à' index des principales matières de foi traitées dans ces épîtres, rangées sous un certain nombre d'articles ou de titres; et cette collection nous est parvenue telle que Pérégrinus l'avait revisée. Mais aujourd'hui, depuis qu'il nous est donné de lire le traité sur la Foi et les Apocryphes, nous pouvons beaucoup mieux comprendre combien la réputation de Priscillien était méritée. Quelque usage différent que tous deux aient fait de leur science, laissons désormais une place à Priscillien à côté de Jérôme, parmi ceux qui, en bien petit nombre, et dans la mesure où le permettait l'esprit du iv® siècle, se sont intéressés aux questions d'érudition et de critique.

Remarquons enfin que Priscillien disposait d'un troisième procédé pour assurer à ses pensées particulières l'appui des Écritures. C'était l'explication allégorique du texte sacré, si en vogue de son temps. Il semble que pour cette raison il dût être assez difficile d'y trouver quelque chose à redire, à moins que Priscillien ne fît une gageure de dépasser toutes les bornes — et Dieu sait combien elles étaient reculées — de la fantaisie allégorique. Les adversaires ne laissent pas de le blâmer d'appliquer ce système d'interprétation à l'Ancien Testament. Aux yeux d'Orose et de saint Augustin ces explications arbitraires sont plus criminelles que le rejet pur et sim-

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pie que font Manès et Marcion parce qu'elles dénaturent sans cesse le sens. 11 fallait être bien exaspéré pour en venir à ce point.

Les traités V, VI, VII, VIII de Priscillien sur la Genèse, l'Exode et les Psaumes ne contiennent rien qui dépasse les bornes de la subtilité que se permet Tévêque d'Hippone lui-même lorsque, par exemple, il justifie Jacob et sa mère du mensonge fait à Isaac ou qu'il explique la maladie du paralytique par le nombre de ses trente-huit années. Sans doute, ces choses nous dépassent aujourd'hui, elles nous font même sourire, mais Priscillien n'arrive qu'à ce résultat quand il prétend nous donner, dans son traité X®, la clef du psaume 59*^, en nous révélant que les deux Syries que David vient de vaincre, selon le titre de ce cantique, sont les deux principes du péché, l'un qui vient de l'âme, l'autre du corps. Mais le très orthodoxe saint Hilaire n'a pas moins cédé à Tentraînement de ces interprétations mystiques dans son propre commentaire sur les Psaumes, et Priscillien, qui avait beaucoup lu les principaux ouvrages d'Hilaire, les pille même sans scrupule, et quand il expose sa théorie de l'allégorie, c'est presque toujours avec des termes empruntés littéralement à l'évêque de Poitiers.

Ainsi nous n'avons pas retrouvé explicitement dans les traités de l'hérésiarque espagnol les thèses dogmatiques que lui attribuent ses adversaires. Mais ses opinions sur l'Ecriture nous ont conduit à nous défier de ses éternelles protestations d'orthodoxie. Nous ne l'avons pas pris, pour ainsi dire en flagrant délit, mais de sérieux indices nous autorisent à nous demander s'il était bien aussi innocent qu'il l'affirme. Nous n'avons pas tous ses ouvrages, car nous savons

qu'il fut un écrivain très fécond, et de plusieurs même des traités retrouvés nous n'avons que des fragments. Orose nous est témoin qu'il avait écrit des lettres, et il nous cite un passage de l'une d'elles '. Sans doute, en écrivant ainsi à ses disciples et à ses amis, Priscillien avait pu exprimer plus librement le fond de sa pensée, et justement, dans le fragment que nous a transmis Orose apparaît très nettement le fatalisme astrologique qu'on lui reprochait. On peut donc faire ses réserves quand on le voit , dans sa première apologie , protester , en empruntant un texte de VEpitre aux Romains, contre toute accusation de dissimulation, et déclarer qu'il ne refuse pas « que sa bouche montre ce que croit son cœur ». Dans ses traités mêmes, si l'on voulait discuter avec lui, siimmo Jure, et comme il ne serait pas absolument interdit de le faire, essayer de lire entre les lignes, on pourrait s'exercer à retrouver quelques indices d'une doctrine ésotérique. En lisant, par exemple, tel passage de l'un des plus importants, le traité sur l'Exode, en constatant combien il tient à montrer que l'homme, par son corps tout au moins, est l'esclave de la matière, en relevant cette singulière expression que la partie divine de notre être est renfermée dans une enveloppe charnelle comme dans « une souricière 2 », — nous traduisons littéralement. — on en viendrait à se demander s'il n'avait pas réellement la plupart des idées que ses adversaires lui imputent sur la nature et la destinée de l'âme. En suivant cette voie, on se demanderait encore si, dans quelques passages, ne se trahit pas involontairement un sabellianisme plus

i. Commonitorium, 2.

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