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Édit. SCHEPSS, p

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OU moins prononcé. Sa division tripartite de la nature humaine, corps, àme, esprit, pourrait faire songer à riiomme hylique, psychique, pneumatique des gnostiques. Peut-être aussi trahit-il ses répugnances contre le mariage à la fin du sixième traité. On étudierait encore avec curiosité ses nombreuses citations des Épîtres de saint Paul et le sens qu'il semble leur attribuer ; peut-être retenait-il beaucoup plus que la plupart de ses contemporains de l'enseignement de saint Paul ; peut-être comprenait-il autrement mieux qu'eux certaines idées de l'Apôtre dont l'interprétation variait de plus en plus chez ses contemporains. Mais à trop raisonner ainsi, à trop conjecturer et à trop induire, on risquerait aussi d'être injuste. Priscillien s'est plaint souvent d'être mal compris, et il n'est point impossible qu'en effet les nuances de sa pensée subtile n'aient pas toujours été respectées par ses adversaires. Il nous faudrait avoir son œuvre complète pour nous prononcer avec certitude sur l'ensemble de sa doctrine. Nous ne pouvons donc songer à la reconstituer en entier ; il n'est pas possible de le faire entre les opinions que la tradition commune prête aux priscillianistes, la part qui lui revient réellement, en la distinguant de ce qu'ont pu y ajouter ses disciples, aussi bien que ce qui peut être attribué à l'interprétation ignorante et arbitraire de ses contradicteurs. Il suffit d'avoir établi un coin incontestable : c'est que l'homme qui se réservait si énergiquement le droit de commenter à sa guise l'Écriture et parlait volontiers sur le ton d'un prophète inspiré, l'homme qui ne se contentait pas du canon universellement reçu, mais réclamait le droit d'y joindre de nombreux apocryphes, ne peut pas s'en être tenu exclusivement au dogme catho-

lique tel qu'il était généralement compris de son temps. Il faut qu'il ait eu, quels qu'aient été exactement les détails de son système, une doctrine ésotérique.

Cela est d'autant plus vraisemblable que tous les adversaires du priscillianisme sont d'accord pour attribuer à la secte une rigoureuse discipline du secret. A l'époque d'Orose et d'Augustin on accusait constamment les priscillianistes de mentir sans vergogne et de considérer le parjure comme un devoir sacré quand il s'agissait de dissimuler leurs doctrines. On leur prêtait pour doctrine un hexamètre que voici :

Jura, perjura, secretum prodere noli.

« Jure, parjure-toi, mais ne livre pas le secret. » Admettons qu'il y ait beaucoup d'exagération dans ces reproches ; ils n'en doivent pas moins contenir un fond de vérité. Ces allures mystérieuses, moitié précaution habile, moitié dédain pour le vulgaire, ont été de tout temps caractéristiques de la Gnose. Admettons encore qu'elles soient devenues l'habitude de la secte surtout après le supplice de Priscillien, dans les dures périodes de persécution qu'elle dut traverser. Le maître a pu cependant donner l'exemple à ses disciples. Ses traités, ses apologies nous laissent bien l'idée d'un esprit très rusé, très retors. En face d'adversaires qu'il regardait comme des fanatiques de l'ignorance, des zélotes de l'obscurantisme, aura-t-il eu beaucoup de scrupules à ne dévoiler qu'une partie de sa pensée? N'aura-t-il pas gardé les mystères de sa doctrine pour les initiés, pour tous ces hommes cultivés, poètes, orateurs, érudits, qu'il avait rassemblés autour de lui et dont quelques-

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uns partagèrent son sort tragique, pour ces femmes d'élite qu'il avait recrutées parmi les plus nobles et les plus cultivées de la riche Aquitaine? Quoi qu'il en soit de ces conjectures fort vraisemblables, il est certain que, dans tout ce que nous possédons de Priscillien, se trahit l'esprit du sectaire. Damase et Ambroise, qui se refusèrent à entrer en discussion avec lui, l'avaient bien senti.

Si, pour des esprits très éclairés, la doctrine de Priscillien sur l'inspiration et le canon scripturaire fut le fond de son originalité et le danger de son hérésie, il ne semble pas que tous ceux qui se passionnaient contre elle s'en soient avisés. Le fait que Priscillien ne songe à se défendre que sur les hérésies dûment cataloguées de Sabellius, de Marcion, de Manès, qu'il ne s'excuse que de magie, de jeûnes excessifs et de quelques autres inculpations que nous avons énumérées, donne lieu de croire que le point précis d'accusation, celui qui souleva les colères et entraîna la condamnation, ne fut pas celui que nous avons montré. Pour les évoques espagnols qui siégèrent à Saragosse la culpabilité de Priscillien paraît être dans sa résistance à la constitution de la hiérarchie ecclésiastique. C'était, sous un aspect plus concret, la même pensée qu'il avait sur l'interprétation et la composition des Livres saints, puisque la conséquence de sa méthode d'interprétation privée était la soustraction du fidèle à l'enseignement officiel distribué par la hiérarchie. Priscillien aura probablement conçu la communauté chrétienne comme un tout se suffisant à lui-même. Ithace et ses collègues se trouvaient dès lors atteints si profondément qu'on s'explique mieux l'acharnement qu'ils mirent dans cette cause que par des raisons

tirées du tempérament national ou d'une hostilité personnelle.

Ce que nous savons de la culture des adversaires de Priscillien n'est pas assez précis pour se rendre un compte exact de la mesure de nouveauté que son enseignement pouvait avoir à leurs yeux. Nous savons que Grégoire d'Elvire, Prudence, Damase avaient une instruction suffisante mais nous ignorons ce qu'ils ont pu ignorer eux-mêmes et à plus forte raison en sommes-nous au même point à l'égard des évoques de la péninsule. Quelle impression pouvait leur faire la lecture de ce que disait Priscillien sur les matières d'astrologie et quelle connaissance avaient-ils du liher matheseos de Julius Firmicus Maternus dont ils pouvaient noter l'influence chez le novateur? De même encore, quel était le point précis de leur érudition théologique et dans quelle mesure pouvaient-ils reconnaître la trace des écrits de saint Hilaire de Poitiers, de ceux du parti luciférien et des traités à\i Libellas 'precum.

Nous connaissons maintenant à peu près Priscillien, il faut assister à ses démarches et suivre sa destinée. A cet effet nul récit ne remplacera celui de Sulpice Sévère dont la Chronique, écrite vers l'an 400, peut être considérée presque comme un témoignage contemporain. Si l'auteur est un adversaire passionné, il est aussi un parfait honnête homme que l'on n'a pu sur aucun point convaincre de mensonge . Il s'est laissé prendre souvent, faute de critique, aux sources qu'il consultait et aux renseignements qu'il recueillait, mais lorsqu'il s'agit des affaires de son temps « affligeantes et périlleuses, au cours desquelles les Eglises ont été souillées d'un mal jusqu'alors inconnu et toutes choses profondément troublées », il apporte

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une sincérité telle dans Tensemble qiion se trouve obligé de s'en remettre à lui pour les détails qu'il rapporte seul.

« Né de parents nobles, extrêmement riche, actif, remuant, élégant, beau parleur et devenu savant grâce à ses vastes lectures, Priscillien. nous dit Sévère ^ était toujours prêt à discourir et à disputer; heureux s'il neùt pas gâté par des occupations perverses un si excellent naturel ! Certes vous eussiez trouvé chez cet homme, et en abondance, les dons de Tesprit et du corps. Il pouvait supporter les longues veilles, souffrir la faim, endurer la soif. Sans goût pour acquérir la richesse, c'est à peine s'il faisait usage de ce qu'il possédait. En revanche sa vanité était extrême: son savoir dans les choses profanes l'enorgueillissait à l'excès : même, il passait pour s'être mêlé de magie dès sa première jeunesse. Il n'eut pas plutôt entrepris de propager ses pernicieuses doctrines que. grâce à sa puissance pour persuader et à ses dons pour séduire, il attira dans sa société beaucoup de nobles et des gens du peuple en plus grand nombre. Accoururent aussi vers lui en foule des femmes avides de nouveautés, flottantes dans leur foi, et dont l'esprit était curieux de tout connaître. Il faut dire que Priscillien, en montrant sur son visage et dans son maintien, l'apparence de l'humilité, avait réussi à se faire honorer et révérer de tous. La contagion de ses dangereuses erreurs se répandit sur une grande partie de l'Espagne, à ce point que quelques évêques, entre autres Instantius et Salvianus, en furent infectés. Non seulement ils donnèrent leur adhésion à Priscillien, mais ils for-

1. Nous transcrivons l'excellenle trac] uclion de la Chronique, par M. A. Laverti"jo>'.

mèrent avec lui une conjuration qu'Hygin, évêqiie de Cordoue, qui vivait dans le voisinage, découvrit enfin et dénonça à Ydace, évêque de Mérida. Celui-ci attaqua sans mesure Instantius et ses associés ; beaucoup plus qu'il n'eût fallu en tous cas : car il ajouta un brandon de plus à ce naissant incendie. Les méchants furent ainsi plutôt surexcités que contenus.

« Donc, à la suite de nombreuses querelles qui ne méritent pas d'être rappelées, on réunit un synode à Saragosse, où même assistèrent les évêques aquitains. » Ce concile doit nous retenir quelques instants. Il se tint le 4 octobre, probablement en l'année 380^. Cetévénementnous estconnu par les canons du synode, la Chronique de Sévère et l'Apologie adressée par Priscillien à Damase, Liber ad Damasum.

Le mémoire adressé au pape Damase, Liber ad Damasum^ nous apprend que le concile de Saragosse avait été précédé d'une lettre du pape, dans laquelle il recommandait de ne pas procéder contre les absents et ceux qui n'auraient pas été entendus : ne quid in absentes et inauditos decerneretur. Le concile tint compte de l'avis puisqu'il s'abstint de prononcer une réprimande personnelle contre qui que ce soit. On consentit à accepter un commonitorium rédigé par Ydace de Mérida, quod [coînni.] çe~ lut agendse çitœ poneret disciplinam. Priscillien déclare qu'il n'y avait rien dans ce document qu'il n'acceptât de grand cœur. Tout pouvait s'apaiser si Priscillien ne se fût avisé de prendre fait et cause contre Ydace dans une accusation intentée par le

\. Sur cette date et ce concile, cf. G. Chiot, Erreur d'historien ou 7nensonge d'hérétique, dans le Bulletin critique, i891,\). 3^0 sqq. La date Hotte eutre 379-381.

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clergé de ce dernier contre son évêque. Ayant mis au courant de l'affaire Hygin, évêque de Cordoue, et Symposius, évêque d'Astorga, ces deux prélats réunissent un concile. Dans leur réponse, ils protestaient entre autres choses que le concile de Saragosse, où siégeait Symposius, n'avait condamné personne.

Or Sulpice Sévère affirme que les pères de Saragosse condamnèrent quatre priscillianistes : in absentes tamen lata sententia damnatique Jnstantius et Sahianus episcopiy HilpidiusetPriscillianuslaici, De plus l'évêque Ithace aurait été chargé d'excommunier formellement Hygin, évêque de Cordoue. De son côté, dans le Liher ad Damasum Priscillien nie toute condamnation : denique in coiwentu episcopali qui Csesaraugustse fuit nemo e nostris reus factus tenetuvy nemo accusatuVy nemo convictus^ nemo damnatus est. Cette contradiction est d'autant plus frappante que sur tous les autres points la Chronique de Sulpice Sévère et le Liber ad Damasum s'accordent. De bonnes raisons ont été apportées en faveur de la véracité de Sulpice Sévère et on peut croire que Priscillien, en niant toute condamnation, employait quelque restriction mentale que nous ignorons, à moins qu'il ait simplement menti. Ce que nous avons montré du personnage n'autorise pas, malheureusement pour lui, à prendre cette accusation pour une calomnie. En s'exp rimant comme il l'a fait, Priscillien aura escompté l'ignorance du pape à l'endroit de sa condamnation, ou bien, grâce à son esprit retors, aura-t-il découvert quelque vice de forme lui permettant de tenir la sentence pour nulle? le fait est que dans le conflit la véracité de Sévère nous paraît garder l'avantage sur celle de Priscillien.

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Mais c'est là une solution, ce n'est pas une explication. Dans le cas où la difficulté en comporterait une. voilà peut-être celle à laquelle on pourrait s'arrêter. Les canons promulgués par le synode de Saragosse nous sont parvenus et nous n'avons aucune raison de croire qu'ils soient incomplets. Or, tels que nous les lisons, nous constatons qu'ils sont dirigés contre les priscillianistes ; mais aucun nom n'est prononcé, aucune secte n'est désignée même par voie d'allusion ; on se borne à condamner une série de coutumes, sans que rien nous apprenne qui les observe. Comme on était alors au début de la crise, comme les accusés faisaient défaut, comme les accusations d'Ydace de Mérida témoignaient trop clairement la haine personnelle, comme enfin la lettre du pape Damase avait indiqué la procédure à suivre, la majorité des évêques crut sans doute devoir agir avec prudence, et ne rien exaspérer afin de ne rien compromettre ; elle consentit à ce que Priscillien et ses amis ne fussent pas nommés. C'était bien là ce que soutenait Priscillien à Damase et ce que les évêques Hygin et Symposius attestaient. Mais si Priscillien s'était trouvé amené à solliciter cette attestation d'un témoin oculaire, Symposius, c'est sans doute que le bruit de sa condamnation rendait un démenti nécessaire.

Or c'est ce bruit que Sévère a enregistré; mais d'où venait-il? En fait nous l'ignorons, mais on peut supposer soit une session postérieure au concile, soit une session de quelques-uns de ses membres, les plus hostiles.

Quoi qu'il en soit, la condamnation paraît certaine, mais il est non moins certain qu'elle n'était pas l'ouvrage du concile régulièrement constitué. Priscillien

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niait ainsi la condamnation par le concile, Sévère l'affirmait, et ni l'un ni l'autre n'avait tout à fait tort ni tout à fait raison.

Le concile décréta que toute chrétienne doit s'interdire l'accès des assemblées (canon 1) ; personne ne doit jeûner le dimanche ni s'absenter de la paroisse sous prétexte de se retirer dans la solitude (canon 2); personne ne peut emporter l'eucharistie chez lui, il doit communier dans l'église même (canon 3) ; la période de trois semaines qui précède l'Epiphanie est assimilée au carême, on fait défense de s'éloigner de la paroisse (canon 4) ; un évêque ne peut recevoir à la communion le chrétien excommunié par un autre évêque (canon 5) ; le clerc qui, par orgueil de pratiquer une observance plus sainte, se fait moine, sera excommunié (canon 6) ; nul ne pourra s'arroger le titre et la fonction de docteur (canon 7) ; aucune jeune fille ne pourra recevoir le voile des vierges avant l'âge de quatorze ans révolus (canon 8).

Nous reprenons le récit de Sévère : « Les hérétiques n'ayant pas voulu s'en remettre au jugement [du concile], il n'en porta pas moins sentence contre eux, bien qu'ils fussent absents, et condamna les évêques Instantius et Salvianus et les laïques Helpidius et Priscillien. Il fut ajouté que quiconque communierait avec eux devrait se considérer comme atteint par les mêmes peines. En conséquence, Ithace, évêque d'Ossobona, reçut la charge de faire connaître à tous le décret synodal, surtout de mettre hors de la communion Hygin. D'abord, et le premier de tous, Hygin avait publiquement dénoncé les hérétiques; mais ensuite, il avait communié avec eux. Ainsi frappés par ce jugement des évêques, Instantius et Salvianus, afin d'accroître leurs forces, élevèrent au siège

d'Avila, Priscillien encore que simple laïque; mais il était chef des méchants et avait été, comme eux, flétri à Saragosse : ils comptaient rendre leur position plus solide, en armant de l'autorité épiscopale cet homme audacieux et quelque peu rusé. Cependant Ydace de Mérida et Ithace d'Ossobona, de leur côté, redoublèrent d'énergie agressive; ils jugeaient possible d'étouffer le mal à son début. Mais par une inspiration des moins sages, ils s'adressèrent aux juges séculiers en vue de faire chasser les hérétiques hors des villes, par voie de sentence et d'exécution. Après de longues et ignobles luttes, Ydace de Mérida, à force de supplications, obtint de l'empereur alors régnant, Gratien, un rescrit qui enjoignait aux hérétiques, non seulement de sortir des églises et des villes, mais qui ordonnait de les chasser de toutes les terres. A cette nouvelle, les gnostiques \ perdant confiance en leurs affaires, n'osèrent pas résister en justice. Ceux qui étaient évêques se soumirent spontanément. La peur dispersa les autres.

« Instantius, Salvianus et Priscillien partirent pour Rome afin de se purger des accusations dirigées contre eux devant Damase, présentement évêque de la Ville. Ils avaient fait route à travers l'Aquitaine intérieure, où l'accueil magnifique qu'ils reçurent de gens inconsidérés les aida à répandre la semence de leurs pernicieuses doctrines, surtout parmi le peuple d'Eause, qui, jusqu'alors bon et pieux, fut perverti par de détestables prédications. Delphin les repoussa

i. C'est le nom qu'on leur donnait. D'abord, tout simplement, manichéens, puis gnostiques; plus tard seulement, après la mort du maître, priscillianistes. Dans son commonitorium, en il5, Orose n'emploie pas ce dernier titre; c'est saint Augustin qui l'imagine, semble-t-il, et le met en tête de sa réponse à Orose.

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<le Bordeaux; mais un court séjour sur les terres d'Euchrotia leur permit de communiquer leurs erreurs à quelques personnes. De là, ils s'engagèrent enfin dans le voyage dès longtemps projeté, suivis d'un cortège vraiment infâme et scandaleux, composé de leurs épouses et aussi de femmes étrangères, entre autres Euchrotia et sa fille Procula. Le bruit courut alors que cette dernière, enceinte des œuvres de Priscillien, s'était fait avorter avec des herbes. Aussitôt arrivés à Rome, ils eussent souhaité se justifier devant Damase ^ ; mais celui-ci ne les admit pas même en sa présence. Retournant par Milan, ils trouvèrent Ambroise tout aussi hostile. Alors ils changèrent de plan : n'ayant pu tromperies deux évêques, ils eurent recours aux présents, à la brigue pour arracher à l'empereur ce qu'ils désiraient. Macédonius, maître des offices, corrompu par eux, leur obtint un rescrit qui mettait à néant les décrets précédemment portés et ordonnait de les rétablir dans leurs sièges. Forts de cette décision, Instantius et Priscillien (Salvianus était mort à Rome) regagnèrent l'Espagne et, sans lutte aucune, purent reprendre la direction de leurs Eglises.

« A vrai dire, si Ithace d'Ossobona s'abstint de résister, ce ne fut pas manque de courage, mais parce que tout lui fit défaut. En achetant le proconsul Volventius, les hérétiques s'étaient rendus très forts. Ithace se vit par eux traduire en justice comme perturbateur des Eglises, et, sur l'ordre qui ^ut donné de le jeter en prison, il s'enfuit, épouvanté, dans les Gaules, où il se présenta au préfet Grégoire. Informé de ce qui se passait, le préfet ordonna que les auteurs

i. Ici se place le Liber ad Damasum.

des troubles fussent amenés devant lui, et il soumit l'ensemble de l'affaire à l'empereur, afin de couper court aux menées des hérétiques. La tentative n'aboutit pas : tout était vénal [à la cour de Gratien], où dominait la licence de quelques hommes. Avec leur habileté ordinaire et en donnant à Macédonius de très grosses sommes, les hérétiques obtinrent une décision impériale, qui retirait la connaissance de l'affaire au préfet et la renvoyait devant le vicaire des Espagnes. A cette époque, cette province avait, en effet, cessé d'être gouvernée par un proconsul. En même temps, le maître [des offices] expédiait des agents pour saisir Ithace d'Ossobona (qui vivait à Trêves) et le ramener en Espagne. Mais celui-ci les dépista adroitement et bientôt leur échappa tout à fait, l'évêque Britannius Tayant pris sous sa protection. ))

Tout manquait à la fois. 11 eût appartenu sans doute à Gratien de dire le dernier mot et de prononcer entre les deux rivaux. Ithace aurait eu bien des chances de l'emporter auprès de l'empereur qui fut toute sa vie dévotement soumis à l'autorité d'Ambroise et n'eût pas manqué de consulter son directeur sur celte affaire délicate. Mais alors entra en scène un nouveau personnage. « Déjà, continue Sévère, le bruit se répandait sourdement que Maxime s'était emparé du pouvoir dans les Bretagnes et qu'il allait bientôt envahir la Gaule, En des conjonctures aussi incertaines, Ithace résolut d'attendre l'arrivée du nouvel empereur. Pour le moment, mieux valait ne rien entreprendre. Mais aussitôt que Maxime fut entré victorieux dans Trêves, Ithace lui adressa, contre Priscillien et ses amis, une dénonciation pleine de haine et d'inculpations atroces. Elle frappa l'empe-

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reur, qui écrivit au préfet des Gaules et au vicaire d'Espagne pour ordonner la comparution devant un synode, réuni à Bordeaux ', de tous ceux, sans exception, que cette souillure [de l'hérésie] avait atteints. Instantius et Priscillien y furent conduits. Instantius fut sommé d'avoir à se défendre le premier ; comme il se justifiait très faiblement, on le déclara indigne de l'épiscopat. Quant à Priscillien, il en appela à l'empereur pour ne pas être jugé par les évêques. Cela se produisit par le manque de fermeté des nôtre». Ils auraient pu ou bien juger Priscillien malgré son opposition, ou bien, s'il les récusait comme suspects, transmettre la cause à d'autres évêques, et non pas laisser à l'empereur le jugement de crimes aussi manifestes '■^.

« On amena donc tous les inculpés à Trêves, devant Maxime; leurs accusateurs, les évêques Ydace et Ithace, les y suivirent. Assurément, je ne blâmerai pas leur zèle à poursuivre les hérétiques si le désir passionné de triompher ne les avait entraînés plus loin qu'il ne fallait. Pour dire mon sentiment, les accusés et les accusateurs me déplaisent autant les uns que les autres. Je puis aiTirmer qu'lthace n'avait ni scrupule ni conscience; il était présomptueux, bavard impudent, excessif dans ses dépenses, donnant trop à son ventre et à la gourmandise. Il portait la folie jusqu'à incriminer comme complice ou dis-

1. Il semble que ce choix avait dû être appuyé par Itiiace qui ne devait pas ignorer l'accueil fait à Priscillien par Delphin de Bordeaux, lors du voyage de Rome. La convocaliou du concile de Bordeaux, en 385, est indubitable, cf. P. L., t. Li, col. 580 ; les actes qu'on en a sont un faux de Jérôme Vignier, cf. J. Havet, dans, \sl Bibliothèque de l'École des Chartes, 1885, t. XLVI, p. 268.

2. Priscillien avait cependant dit naguère au pape Damase que dans une question de foi, il préférait le jugement des évêques à celui ^es magistrats.

ciple de Priscillien tout homme pieux, ayant le goût de l'étude ou s'imposant des jeûnes prolongés. Le misérable osa même lancer publiquement une infamante accusation d'hérésie contre Martin, homme de tout point comparable aux apôtres. Martin se trouvait alors à Trêves et ne cessait de presser Ithace pour qu'il abandonnât l'accusation ; il suppliait aussi Maxime de ne pas répandre le sang de ces malheureux : une sentence épiscopale, expulsant les hérétiques des Églises, suffisait, et au delà; ce serait une infraction cruelle, inouïe, à la loi divine que de constituer le pouvoir séculier dans une cause ecclésiastique. Aussi longtemps que Martin resta à Trêves, l'instruction du procès fut ajournée, et même, au moment de partir, sa haute influence arracha à Maxime la promesse que le sang des accusés ne serait pas versé. Mais bientôt, détestablement inspiré par les évêques Rufus et Magnus, l'empereur écarta tout sentiment d'indulgence et livra l'affaire au préfet Evodius, homme violent et inflexible. Priscillien comparut deux fois devant lui et fut convaincu de maléfice. Il avoua aussi s'être livré à des études abominables, avoir tenu des réunions nocturnes avec des femmes impudiques, et être dans l'habitude de prier tout nu. Evodius le déclara coupable et le plaça sous garde pendant que le rapport serait présenté au prince. La procédure fut transmise au palais; l'empereur décida que Priscillien et ses complices devaient être punis de mort \

« Ithace, voyant combien il se rendrait odieux aux évêques, s'il conservait le rôle d'accusateur jusque

1. Outre la Chronique de Sévère, on peut consulter pour le procès de Priscillien, la lettre de Maxime au pape Sirice, P. L., t. xni, col.

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dans les suprêmes formalités d'un procès capital, se désista de la poursuite pour n'avoir pas à comparaître : car la cause allait être jugée de nouveau. Cet acte de ruse ne pouvait rien changer, puisque tout le mal était l'ait. Maxime désigna alors pour soutenir l'accusation un certain Patricius, avocat du fisc. Sur ses réquisitions, Priscillien fut condamné à la peine de mort, et, avec lui, Félicissimus et Armenius, qui, bien que clercs, avaient, pour le suivre, abandonné les catholiques. On fit aussi mourir par le glaive Latronianus et Euchrotia. Instantius déjà condamné, cela a été dit plus haut, par les évêques, fut déporté dans l'une des îles Scilly, à l'extrémité des Bretagnes. On s'occupa ensuite des autres [complices] dans les jugements qui suivirent : Asarivus et le diacre Aurélius furent condamnés à mort; Tiberianus à la confiscation de ses biens et à la déportation aux îles Scilly. Quant à TertuUus, Potamius et Johannes, gens de condition fort basse et qui avaient mérité miséricorde en se dénonçant eux et leurs complices avant toute question, on les relégua temporairement en Gaule. C'est ainsi que furent mis à mort ou punis d'exil des hommes très indignes de voir le jour; mais l'exemple était des plus mauvais. On l'excusa d'abord par l'autorité des juges et au nom du bien public. Mais, plus tard, Ithace fut assailli d'attaques fréquentes ; finalement, on lui prouva sa faute. Il la rejetait bien sur ceux par les ordres ou les conseils de qui il avait agi ; il n'en fut pas moins, seul entre tous, chassé de répiscopat. Ydace, quoique moins coupable, s'était spontanément démis ; en quoi il faudrait le tenir pour sage et réservé, s'il n'eût tenté plus tard de reprendre son poste perdu. »

Ce lamentable procès de Priscillien a été un sujet l'espagne chrétienne. 11

d'accusation contre l'Eglise. Quelques-uns y ont vu ou ont pensé y voir — ce qui est tout un — la première intervention sanglante du bras séculier dans les querelles dogmatiques, le premier supplice pour cause d'hérésie. Il ne peut s'agir pour nous d'entreprendre ici une défense de l'Église et nous ne saurions trop nous étonner qu'on ait songé à autre chose qu'à examiner l'accusation puisque pour l'historien digne de ce nom il ne peut s'agir que de connaître la vérité et de la faire connaître, sans souci de faire œuvre de pamphlétaire ou d'apologiste.

Tout d'abord il n'est pas douteux que les opinions doctrinales de Priscillien, opinions différentes de celles de l'Eglise au iv^ siècle, aient été cause de sa perte; il n'est pas douteux non plus que le procès et la condamnation n'aient été provoqués par l'accusation d'hérésie. Cependant on ne voit pas que la sentence ait été prononcée sur cette accusation, ni que les membres de l'épiscopat — qui représentaient non l'Eglise mais l'état d'esprit ecclésiastique — aient donné à l'accusation et à la sentence une approiîation unanime.

Si la cause secrète de la condamnation fut le crime d'hérésie, le motif argué fut le crime de magie. Priscillien vivait, malheureusement pour lui, à une époque oii le pouvoir central poursuivait la magie avec une ardeur sans bornes et le punissait avec une sévérité sans mesure. Ce n'est pas le lieu de rappeler les brûleries de livres et d'hommes dont les contemporains nous ont gardé le détail. Priscillien, au temps où il était païen, avait, nous dit-il, essayé toutes les doctrines ; il est donc à peine douteux qu'il ne se soit occupé de magie, en un temps où cet art obtenait la vogue et était de bon ton. Avait-il conti-

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nué cette étude? C'est pour le moins improbable. Avait- il gardé quelques traces de ses connaissances d'autrefois dans ses écrits? N'oublions pas que ses écrits ne nous sont pas connus en entier. Ce qui est certain, d'après le témoignage de Sulpice Sévère, c'est qu'Evodius, dans son enquête, obtint de lui, sur ce point, un aveu. Mais peut-être cet aveu était-il arraché par la torture ? Deux autres chefs de culpabilité furent retenus et avoués également : celui d'avoir tenu des réunions nocturnes auxquelles assistaient des femmes et la coutume de prier nu. Si les conciliabules étaient immoraux ils étaient coupables, mais cette immoralité n'est pas prouvée. Quant à la coutume de prier nu, c'est une bizarrerie répréhensible, mais on n'avait qu'à le laisser seul. Ces deux griefs furent d'ailleurs considérés comme secondaires, le crime véritable était dans l'accusation et l'aveu d'avoir usé de maléfice. Il est possible que tout l'effort des juges ait porté sur ce point qui permettait aux haines de s'assouvir tout en demeurant dans la légalité. Simple artifice de procédure, analogue à celui qu'employa Ithace, quand il se substitua comme accusateur l'avocat du fisc, Patricius. Au fond du procès ce que nous voyons c'est un évêque accusateur sur le chef d'hérésie. Toutes les finesses employées ne doivent pas nous faire prendre le change et nous n'hésitons pas à affirmer que Priscillien fut victime de l'intolérance religieuse. Là est la vérité et il n'y a rien ni personne qui puisse empêcher de la dire.

C'est encore la vérité seule qu'il faut chercher en établissant les responsabilités. Deux noms sont marqués sans hésitation possible : ceux de Maxime et d'ithace, mais n'y en aura-t-il pas d'autres? Ne

faut-il pas rendre l'épiscopat, et l'Eglise elle-même, solidaire de la conduite d'ithace, de ses passions et de sa théorie sur l'intervention du bras séculier.

Pour l'iionneur des chrétiens du iv® siècle, écrit M. A. Puech, les protestations furent au contraire nombreuses et éclatantes contre la conduite de l'évêque espagnol ; l'indignation fat si vive et si générale qu'il finit par être déposé et que son complice Ydace dut se démettre de son siège épiscopal. Sulpice Sévère, dans cette Chronique où il juge les priscillianistes avec tant de passion, n'a guère plus d'indulgence pour leurs bourreaux; il répète sans cesse que l'exécution des hérétiques, quelque coupables qu'ils fussent à ses yeux, fut un exemple déplorable; il va jusqu'à l'appeler un crime. Ambroise fut tout aussi catégorique. Ce n'est pas qu'il eût la moindre hésitation sur le droit de l'Eglise à réprimer l'hérésie ; il n'était nullement tolérant au sens moderne du mot; il l'a montrée dans mainte circonstance de sa vie, aussi bien dans sa lutte contre les ariens que lorsqu'il intervint par exemple, auprès de Théodose, à propos du temple valentinien brûlé en Asie par les catholiques : il s'indignait à la seule pensée que l'empereur pût ordonner aux coupables de le reconstruire à leurs frais. Il n'admettait donc nullement le droit à l'existence des sectes; il souhaitait qu'on leur interdît l'exercice du culte et toute manifestation extérieure. Mais il ne voulait pas qu'on s'arrogeât le droit de condamner l'hérétique à la peine de mort : il faut laisser le pécheur vivre afin qu'il se convertisse; on a seulement le droit d'user de tous les moyens pour hâter sa conversion. Telle était exactement la théorie des meilleurs parmi les évêques du iv^ siècle; ils se croyaient ainsi, le plus sincère-

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ment du monde, les plus tolérants des hommes. La gravité de la sentence portée contre les priscillianistes fut précisément à leurs yeux que dans cette affaire, pour la première fois, la limite qu'ils posaient avait été dépassée; le droit de vivre qu'ils concédaient aux schismatiques avait été méconnu. On ne pouvait pas dire sans doute que l'Eglise eût versé le sang, mais un évêque l'avait fait verser.

Or, cette seule idée d'un évêque accusateur et bourreau faisait frémir d'indignation les chrétiens, qui, dans la furie de toutes ces passions déchaînées, gardaient intacte la pureté du sentiment évangélique. Ilyavaitalors enGaule un homme admirable, non point très instruit, non point très remarquable par l'étendue et la force de l'esprit; certes très inférieur par la science et le talent à Ambroise ou même à Sulpice Sévère; presque ignorant, souvent trop crédule, mais incomparable par le cœur; un apôtre dans un siècle de théologie, un saint dans un siècle de politique : c'était Martin de Tours. Nous savons par Sévère ses instances auprès de Maxime afin de faire échouer ce procès ; mais il avait dû quitter Trêves et le drame s'était dénoué pendant son absence. Il y revint bientôt, alors que l'empereur se préparait h envoyer en Espagne des tribuns armés de pleins pouvoirs, avec mission d'y rechercher les principaux priscillianistes et d'y prononcer à leur gré des sentences de mort ou de confiscation. L'effroi était grand dans la malheureuse Espagne, où les passions étaient surexcitées à un tel point que chacun craignait de se voir impliqué dans les poursuites, sous n'importe quel prétexte. Martin n'hésita pas à intervenir, et nous ne croyons pas que dans sa vie, si remplie de belles actions, il ait souvent donné un plus remarquable

exemple de grandeur morale. L'annonce seule de son arrivée troubla vivement les évêques réunis à Trêves et qui avaient pris parti sous Itliace. Ils intriguèrent d'abord pour l'arrêter aux portes; ils lui firent envoyer par Maxime un officier chargé de lui déclarer que l'entrée de Trêves lui était interdite, s'il ne leur promettait au moins sa neutralité. Mais Martin, qui avait au besoin toutes les ruses pieuses de la sainteté, comme il en avait la simplicité, répondit fort adroitement et sans s'engager, en sorte qu'on n'osa pas insister. Une fois dans la place, il se refusa à entrer en rapports avec les partisans d'Ithace, imitant en cela l'exemple qu'avait déjà donné un courageux évêque gaulois du nom de Théognite. On ne le vit qu'au palais, renouvelant, sans se décourager, ses tentatives pour forcer la porte de Maxime et faire entendre les diverses requêtes dont on l'avait chargé, surtout détourner de l'Espagne le coup qui la menaçait. Mais Maxime restait invisible ; la colère môme le gagnait, et il fut un moment sur le point de prendre contre l'infatigable solliciteur des mesures rigoureuses. Les évêques travaillaient de plus en plus, avec un art perfide, à rendre Martin solidaire de l'hérésie et faillirent y réussir. Ils arguaient de son ascétisme, qu'ils comparaient à celui de Priscillien, et l'ascétisme était encore, à cette date, mal vu en Occident par l'opinion publique. Cependant fempereur avait des scrupules : Martin jouissait déjà d'une réputation universelle de thaumaturge, et, sur les esprits du iv^ siècle, les miracles exerçaient une influence que la vertu seule n'aurait pas eue. Aussi Maxime finit -il par lui accorder une entrevue, dans laquelle, avec beaucoup d'adresse, d'habiles artifices de langage, il essaya de lui prouver qu'il

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avait été mal renseigné, et lui raconta les événements à sa façon. Mais Martin avait beaucoup de sens et un jugement très sûr; il ne se laissa pas duper, et l'entretien se termina brusquement par un éclat de colère de Maxime qui chassa le saint et lui interdit de reparaître en sa présence. En même temps, et sans plus attendre, ordre fut donné aux tribuns de partir pour l'Espagne.

C'est alors que Martin montra toute l'élévation de son âme. Averti sur-le-champ, en pleine nuit il court au palais ; puisqu'il en est ainsi, il communiera avec les évêques du parti d'Ithace ; qu'on retire seulement l'ordre fatal. Maxime, qui avait sans doute tendu un piège à Martin et compté sur ce revirement, accepte avec empressement. Les Espagnols sont sauvés; mais le lendemain, à la cérémonie de l'ordination de Félix, Martin vient prendre place parmi les Ithaciens ; il refuse, il est vrai, de signer au procès-verbal, de laisser constater ainsi officiellement sa présence ; il n'en est pas moins vrai qu'il a communié avec eux. Quand il quitta Trêves, aussitôt après la cérémonie accomplie, une angoisse intime l'étreignait; il était en proie à ce cruel désenchantement de l'homme épris de perfection idéale qui vient d'être jeté un moment dans la mêlée d'intrigues misérables ; il avait fait le plus grand sacrifice qu'il put faire, celui de sa personne morale même, et, si noble qu'eût été le motif de ce sacrifice, il se demandait s'il était légitime. Ce conflit tragique était rendu plus poignant encore pour lui par l'état d'esprit où il vivait, par la conviction qu'il avait d'exercer, au nom de Dieu, une puissance particulière, et d'avoir reçu au iv^ siècle, comme un charisme apostolique. Car il crut, pendant les jours qui suivirent son départ de Trêves, remar-

quer une perte subite, une diminution momentanée tout au moins, de sa vertu miraculeuse ; on lui amena, comme à l'ordinaire, de malheureux démoniaques, et il fut impuissant à les soulager. A quelque temps de là, il crut voir un ange dont la parole le réconforta. Mais il garda' un si cruel souvenir de cette crise, qu'il prit la décision de ne plus paraître à aucun synode, à aucune réunion d'évêques; et il se tint parole pendant les seize années qu'il vécut encore. Puisque nous cherchons les responsabilités, le personnage de Maxime doit nous retenir quelques instants. Maxime nous intéresse d'autant plus qu'il était espagnol. 11 sortait de rien. Bien qu'il laissât dire qu'il était de la « famille » de Théodose, il savait tout le premier que c'était en qualité d'esclave, tout au plus de colon; mais, par vanité, et pour accroître son crédit, il laissait croire à un lien de consanguinité entre lui et Théodose le Jeune, devenu empereur d'Orient^. On ne sait trop par quels moyens il combina son entreprise, mais il ne nous importe guère; elle réussit et sa puissance dura cinq années. Saint Ambroise qui le détestait mortellement lui reproche de n'avoir rien eu d'impérial et de s'être tenu en quelque sorte comme une femme -. Et en fait, ce n'était rien moins qu'un soldat. Il avait les qualités d'un politique et s'entendait mieux à dérober une couronne qu'à la conquérir. Contrairement aux usages de son temps, il montrait peu de goût pour les tueries, il préférait les confiscations. Le trésor de Gratien

i. Latini Pacati Drepanii panegyricus Theodosio Augusto dictas, in-12, Leipzig, 4874, c. 34, cf. c. 31 : iîle quondam domus tuae neglegentissimus vernula mensularumque servilium statarius lixa. Ausonc pense qu'il était vivandier, cantinier ou quelque chose d'approchant.

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