CHAPITRE IV
Entrée des peuples germaniques, 409. — Ils se partagent l'Espagne, 411. — Ataulf. — Wallia. — Les Vandales s'établissent en Andalousie. — Ils quittent l'Espagne, 429. — Les Bagaudes d'Espagne. — Les Suèves passent à l'arianisme, 466. — Euric. — Persécution religieuse. — Alaric. — Amalaric sous la tutelle de Théodoric. — État de l'Espagne. — Conciles de Tarragone, 516; de Girone, 517; de Lérida, 524; de Valencia, 524. — Athanagild. — Léovigild. — Prise d'armes de Ilerménégild. — Son martyre, 585. — Mort de Léovigild, 586. — Paul Orose.
Vers la fin du iv"^ siècle de notre ère, des bandes de barbares franchirent la barrière du Rhin ou bien se glissèrent entre les marécages qui avoisinent l'embouchure de ce fleuve et celle de l'Escaut. L'itinéraire de ces groupes nomades est inconnu ; il est probable que cet itinéraire n'était commandé que par la série des campements, des razzias que l'on décidait, sans aucun dessein formé d'avance. Parmi les troupes qui tournoyaient de la sorte sur le sol de la Gaule quelques-unes s'aventurèrent jusqu'aux Pyrénées qu'elles franchirent et d'où elles se répandirent dans la péninsule ibérique. Les premières qui, après avoir parcouru la Gaule, traversèrent la chaîne montagneuse vers 409, furent celles
des Alains, des Suèves et des Vandales. Un événement fortuit facilita la conquête. Sous le VIII^ consulat d'Honorius et le IIP de Théodose, Gérontius, lieutenant de Constantin III, proclamé dans les Gaules, s'empara de l'Espagne, fit tuer Constant, fils de Constantin III, et mit le siège devant Arles. Constantin, pour se venger, livra les passages des Pyrénées aux Alains, aux Suèves et aux Vandales. Ce fut ainsi que l'Espagne, jusqu'alors presque étrangère aux calamités de l'Empire, expia sa longue prospérité par d'indicibles douleurs.
Les Alains étaient commandés par Respandial qui mourut en 415 et laissa son pouvoir à Athax. Les Suèves avaient pour chef Herménéric qui abdiqua en 438. Les Vandales obéissaient à Gundérich. Chaque bande avec son chef se répandit dans la péninsule et commença les ravages dont le détail nous manque, mais dont le souvenir tragique s'est conservé. La Tarraconaise, la Galice, la Lusitanie et une partie de la Bétique furent dévastées ; les autres provinces cherchèrent à se défendre, et, dans les provinces orientales, quelques cantons et surtout les villes se maintinrent nominalement sous la domination romaine. Pendant deux années, les envahisseurs ne firent que sillonner leur conquête, mais, en 411, ils songèrent à y mettre de l'ordre et se partagèrent l'Espagne. Les Suèves et une partie des Vandales s'établirent en Galice, les Alains en Lusitanie, et les Vandales Silingues en Bétique à laquelle ils imposèrent le nom de Vandalousie '. Ce-
4. J.Tailhan, La chronique rimée des derniers rois visigoths de Tolède, in-fol., Paris, 1885, p. l'iO, aflirme sans aucun fondement que oe passage d'Idacc se rapporte à une division de territoire espagnol entre les habitants de race hispano-romaine et les envahisseurs. Cf. F. Daiin, Die âussere Geschichte der Westgothcn, p. 53-70:
pendant, tandis que les chefs barbares se partageaient la province d'Espagne, le roi des Goths, Ataulf, successeur d'Alaric, évacuait volontairement l'Italie et, par un traité avec Honorius, recevait la Gaule narbonnaise et l'Espagne Tarraconaise (412). En 414, à la suite d'une bataille perdue près de Narbonne contre Constance, général d'Honorius, Ataulf entra en Espagne avec ceux de sa nation. Sur la route, ils pillèrent les places ouvertes, mirent le siège devant quelques bicoques, entre autres Bazas, et s'établirent à Barcelone. En réalité c'étaient de nouveaux envahisseurs et l'annonce de nouvelles violences. Depuis leur partage de 411, les conquérants germaniques s'étaient assagis. Les Vandales, race éminemment civilisable, avaient, au dire de Paul Orose, jeté bien vite leur épée et saisi la charrue. Une sorte de prospérité commençait à poindre qui faisait dire que mieux valait jouir d'une liberté précaire parmi les barbares que de passer sa vie à satisfaire les fantaisies ruineuses des commis de l'impôt. C'était principalement dans la Bétique que ce changement s'était produit et, le premier moment de stupeur passé, on songeait « que mieux vaut être captif en apparence que libre pour la forme ». Les curiales surtout commençaient à respirer. Les colons cessaient de se sentir esclaves de la terre ; les grands propriétaires, une fois dissipé le mécontentement causé par quelques confiscations, se reprenaient à vivre dans l'insouciance et se divertissaient à faire goûter à leurs maîtres ce que ceux-ci étaient capables de sentir des délices d'une civilisation raffinée.
L. Ranke, Weltgeschichte, t. III, p. 356-266; A. GvEnRX, Pue bl. g ermanic, t. I, p. 133.
C'est dans cet état qu'Ataulf trouva l'Espagne. Rome n'y possédait plus que la partie Est de la Tarraconaise, depuis les Pyrénées jusqu'au fleuve Sucro et depuis les sources du Duero jusqu'à la mer. Après avoir fait de Barcelone sa capitale et sa base d'opérations, Ataulf pénétra dans l'intérieur du pays et commença la guerre contre les Vandales. Les conseils de Placidie, sa femme, l'engagèrent à s'appuyer sur l'alliance romaine pour achever la conquête du reste delà péninsule. Quelques années plus tard, saint Jérôme racontait à Paul Orose qu'il avait connu un vieil habitant de Narbonne, élevé à de hautes fonctions sous Théodose, et ayant joui de la familiarité d' Ataulf. Celui-ci avait coutume de dire que son ambition la plus ardente avait été d'abord d'anéantir le nom romain et de faire de l'empire entier un empire gothique dans lequel il aurait la place et le rôle de César Auguste. Mais s'étant convaincu que les Goths étaient incapables de soumission aux lois, il avait mis sa gloire à consacrer la force des Goths au rétablissement dans son intégrité, à l'augmentation même de la puissance du nom romain, afin que la postérité le considérât comme le restaurateur de l'empire qu'il n'avait pu déplacer.
Ce grand dessein ne put s'exécuter puisque, six mois après son entrée en Espagne, Ataulf fut assassiné (415). Ataulf n'en doit pas moins être considéré comme le premier roi goth de l'Espagne. C'est avec lui que commence la période de grande prospérité par l'assimilation de tout ce que la civilisation romaine avait de bon et de fécond.
Sigéric, successeur d' Ataulf, porté par le parti hostile aux Romains, ne mit que quelques jours à se
perdre. Il fit massacrer les six enfants d'Ataulf et contraignit Placidie, sa veuve, à marcher pieds nus devant son char. Ce prince éphémère n'est pas compté par les historiens dans la série des rois goths. Le véritable successeur d'Ataulf fut Wallia. Dès le début de son règne il se montra fort animé contre Constance qui venait réclamer Placidie à la tête d'une armée ; mais la réflexion l'amena à une conduite tout opposée. Il rendit Placidie et fit alliance avec l'empereur Honorius dans le but de chasser les Vandales de l'Espagne. C'était un droit consacré chez les Romains que le propriétaire illégitime d'un domaine en devînt le propriétaire légitime après une possession ininterrompue de trente années. Honorius, qui ne pouvait se résoudre à abandonner légalement l'Espagne aux Vandales, promulgua une loi dans laquelle il déclara que les Vandales ne seraient jamais admis à invoquer le bénéfice du droit de prescription. Cette détermination était de celles qu'il est ridicule de prendre si on n'a pas les moyens de veiller à leur exécution. Honorius comptait sur les Goths pour affirmer ses droits. Sans souci de la prospérité renaissante des provinces éprouvées quelques années auparavant, il les désignait comme l'enjeu d'une nouvelle convoitise et les montrait à Wallia. Il ne fallait pas moins que cette proie pour décider les Goths à accepter l'alliance de Rome qu'ils haïssaient beaucoup plus que les Suèves ou les Vandales. Wallia pour entraîner sa nation lui dit : « 11 sera toujours temps d'écraser les Romains quand nous aurons chassé les Suèves et les Vandales », et la guerre fut votée par acclamations.
En 418, Wallia vainquit les Alains qui évacuèrent
l'eSPAGNE CHRÉ HENNE. 13
la Lusitanie et se réfugièrent auprès des Vandales de la Bétique. Ceux qu'on appelait les A^andales Silingues furent à peu près exterminés. Les succès de Wallia ne furent pas si décisifs qu'il jugeât possible de se faire roi de toute l'Espagne. Geisérich, successeur de Gundérich, avait recueilli les débris des Alains et n était pas entamé; vaincu en Bétique, il avait fait sa retraite en Galice, chez les Suèves. Wallia voulut alors tenter une entreprise quelque peu aventureuse. 11 réunit une flotte qui le conduisait en Afrique. Mais une tempête engloutit ses vaisseaux et une partie de son armée devant Gibraltar. Dès lors, trop faible pour continuer la guerre, il accepta la proposition faite par les Romains de leur céder ses provinces d'Espagne et vint s'établir avec son peuple dans le midi de la Gaule où il reçut la IP et la IIP Aquitaine. Il mourut peu de temps après, à Toulouse, dont il avait fait sa capitale (420).
A cette époque si troublée, le trait qui domine, c'est la confusion, le chaos, la mobilité des hommes et des institutions '. L'esprit est presque tout en-
1. Il importe de faire remarquer que les dévastations de ce temps n'ont pas le caractère de continuité et d'universalité. Les campagnes furent d'abord seules frappées; les villes fermées échappèrent puisque ce n'est qu'après seize années qu'on rencontre dans les Chroniques lu mention de villes prises [ou pillées; Carthagéne et Séville en 425 par les Vandales; Mérida en 429 et en 439; Mertola en 440; Séville en 441; Saragosse et Lérida en 449; Braga en 450; Astorga et Palencia en 456 et 457; Portucale en 457 et 458; Santarem (= Scalabis) en 460; Coirabre en 467; Lisbonne en 469. Seule de toutes ces villes, Carthagéne fut détruite de fond en comble. L'entrée des Vi- -sigoths en Espagne ne ressembla en rien à celle des autres barbares, et ces violences n'étaient pas aussi dramatiques qu'on se l'imagine. En 480, Mérida servait depuis trois quarts de siècle de théâtre à toutes sortes de violences; or, la Vita Patrum Emeritensium nous montre une Mérida riciie, belle, ornée de monuments, peuplée, commerçante. Les campagnes, surtout dans la Bétique, restaient
LES IINVASIOISS. 219
lier retenu par la complication des événements qui se traversent, s'annulent sans cesse; les barbares se déplacent pour le moindre motif et, plus souvent encore, sans aucun motif; les guerres ne se peuvent suivre que par le progrès de la dévastation et la profondeur croissante de la misère, les alliances n'étant que des marchés n'ont aucune durée, aucune garantie. Dans ce bouleversement général, nulles frontières, nulle force reconnaissable, nul aspect stable, car le désordre lui-même s'aggrave à chaque instant et ne se laisse bientôt plus reconnaître. Tout ce qu'on peut dire, c'est que, des trois peuples envahisseurs en 409, il n'en restait plus qu'un seul dix ans plus tard, quoique Vandales et Suèves, rapprochés par les circonstances, demeurassent deux nations bien distinctes comme nous Talions voir bientôt.
Ce qui échappa de Vandales Silingues se fondit parmi les Vandales proprement dits; les Alains en se mettant sous l'autorité de ces mêmes Vandales furent forcés de quitter une bonne partie des terres qu'ils possédaient dans la Carthaginoise et dans la Lusitanie. Tout ce renfort refluait vers un peuple assez mal partagé puisque Vandales et Suèves avaient reçu, lors du partage de 411, la Galice, province peu fertile, montagneuse, qu'ils ne purent jamais occuper entièrement. L'arrivée des nouveaux venus ajoutait à la gêne. Les Vandales cherchaient probablement un établissement plus spacieux lorsque les Silingues leur firent entrevoir la richesse de cette plaine de Bétique dont ils venaient d'être chassés et leur donnèrent la pensée de s'y rendre.
assez prospères. La culture des céréales, de la vigne, de l'olivier, des arbres fruitiers, l'exploitation des forêts, l'élevage du bétail, l'éducation des abeilles, la pêche fluviale étaient autant de ressources qui, au besoin, se suppléaient.
Il existe deux relations très différentes de la guerre des Vandales contre les Suèves. Grégoire de Tours rapporte que les armées des deux peuples étaient au moment de se livrer bataille lorsque le roi des Suèves sortant des rangs des siens et s'approchant de l'ennemi : « Pourquoi, leur cria-t-il, courir tous ensemble au sort des armes. Les deux nations y pourront perdre leurs meilleurs soldats. Que deux guerriers combattent pour tous les autres. La nation de celui qui succombera abandonnera à l'autre les terres pour lesquelles on est disposé à se battre. » Dans le combat singulier qui suivit, le champion des Vandales eut le dessous et ceux-ci évacuèrent la Galice. Idace raconte de son côté que Gundérich, roi des Vandales, assiégeait Herméric, roi des Suèves, dans des montagnes ^ Astère, commandant en chef des troupes romaines en Espagne, accourut au secours des Suèves ; à son approche, les Vandales se retirèrent dans la Bétique après avoir ruiné Braga.
Le fait à retenir est donc l'éloignement des Vandales et leur établissement en Bétique en 420, tandis que les Suèves se mettaient à l'aise dans les terres de la Galice et au nord du Portugal. La haine persévérante des Romains pour les Vandales ne devait pas se résigner à ce nouvel état de choses. Deux années se passèrent en préparatifs pendant lesquelles on forma une armée composée de soldats de l'empereur et de Goths; elle était commandée par Castinus (422). Celui-ci commença par pousser devant lui les Vandales jusqu'au moment où il les eut renfer-
i. Idace nomme ces montagnes Nervasi, Mariana croit que c'est la chaîne d'Arvas et Marais le Forum Nabasorum de Ptolémce.
mes, comme jadis l'armée de Radagaise, dans un espace très resserré. Alors, manquant de vivres, ils offrirent de se rendre, mais Castinus, impatient d'une plus grande gloire, voulut avoir sa bataille. Il la livra dans un lieu ouvert où l'ennemi reprit tous ses avantages et remporta une victoire complète. Idace rapporte que cette victoire demeura incertaine jusqu'au moment où les Goths, qui ne se souciaient pas d'affermir l'autorité romaine en Espagne, firent défection. Castinus laissa vingt mille hommes sur le champ de bataille, le reste se dispersa et lui-même, avec les débris qui lui restaient, s'enfuit jusqu'à Tarragone.
Les suites de cette victoire furent immenses. Geisérich, frère du roi Gundérich, commença alors à s'essayer à ce qui devait être l'occupation de sa vie. Il attaqua l'empire tantôt sur un point, tantôt sur un autre, afin que forcé de se tenir continuellement sur le qui-vive il ne pût pas songer à prendre l'offensive. Ces mêmes Vandales qui s'étaient montrés accessibles à la civilisation et susceptibles de modération quelques années auparavant se mirent à parcourir l'Espagne en tous sens, saccageant les villes, ravageant les campagnes, brûlant les récoltes et réservant les cruautés les plus atroces pour le clergé catholique. Cette période de persécution nous est peu connue. Nous n'en savons que ce qu'en ont bien voulu dire Victor de Vite et Grégoire de Tours ^ Ce dernier rapporte qu'une jeune fille de rang sénatorial fut traduite devant Geisérich qui s'efforça de lui persuader de recevoir le baptême arien. Sur son refus, on confisqua ses biens qui
i. Grég. de Tour.s, Hist. Franc, I. H, c. 2.
étaient considérables et on la mit à la torture. Après plusieurs épreuves, comme on ne pouvait vaincre sa constance, on s'imagina de lui faire renoncer à la Trinité en la baptisant de force. On la descendit dans un baptistère et on l'immergea, mais elle cria : « Je crois que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont une même substance et une même essence »; alors, raconte l'évêque de Tours, elle fit dans cette eau ce qu'il convenait d'y faire. Aussitôt on l'appliqua à la question ; après le chevalet, les lampes ardentes, les ongles de fer, on lui coupa la tête.
Bientôt les Vandales ne bornèrent plus leurs dévastations à l'Espagne, ils pillèrent les côtes de la Maurétanie, débarquèrent dans les îles Baléares, ravagèrent la Corse, détruisirent Carthagène (425) et s'emparèrent de Séville où le roi Gundérich dépouilla les autels des saints ; il mourut peu après, « condamné par Dieu et enlevé par les démons », raconte Idace (427). Il eut son frère Geisérich pour successeur. Ce « Geisérich, si connu par le mal qu'il fit aux romains, était, dit Jornandès, de taille médiocre et boiteux par suite d'une chute de cheval; renfermé en lui-même, avare de paroles, dédaignant le luxe, prompt à la colère, avide de butin, habile à manier les esprits, à semer des divisions et des haines «. Ce grand homme de guerre était tout ensemble un grand politique et un admirable homme d'état. Les succès récents remportés dans les courses faites dans la Méditerranée ne lui faisaient pas illusion. 11 comprenait que la position de l'Espagne était trop peu centrale pour lui permettre autre chose que des croisières heureuses et des expéditions excentriques. En outre, il voyait l'Espagne occupée par une population romaine très dense et savait qu'elle ferait longtemps cause com-
miine avec les armées impériales qui, recrutées en Gaule, seraient expédiées contre les terres des Vandales. C'eût été folie de croire qu'on parviendrait chaque fois à débaucher aux Romains leurs auxiliaires goths ou germains. Avec un coup d'œil admirable, il comprit que cette Espagne placée à tourne-dos de l'Occident ne réservait rien de grand à ses maîtres et il se décida à fonder un empire digne de son génie en Afrique, à Carthage. Les chances de succès qu'il pouvait avoir et qu'il calcula ne sont pas de notre sujet. Pendant l'unique année qu'il régna en Espagne (428-429) il ne fit rien de considérable. Une circonstance hâta la détermination prise par Geisérich. Le comte d'Afrique, Boniface, accusé faussement auprès de l'impératrice régente Placidie, dédaigna de se défendre et offrit au roi vandale de passer en Afrique dont il lui concédait les deux tiers à condition que Geisérich lui garantît la paisible possession du reste.
Au printemps de l'année 429, les Vandales et les Alains, le peuple entier, se rassemblèrent sur la côte d'Espagne qui fait face à Gibraltar. On a fait des calculs sur leur nombre et ces calculs présentent un écart assez considérable. 11 paraît probable que ceux qui passèrent en Afrique n'étaient pas moins de 80.000 individus sans compter les femmes. Cependant toute la nation ne quittait pas l'Espagne, puisqu'un nombre considérable de Vandales ne se rendit en Afrique que dix années plus tard, après la prise de Carthage. On allait s'embarquer lorsque Geisérich apprit qu'Hermigaire ravageait les provinces voisines pour le compte des Suèves. Laissant son peuple en vue des bâtiments de transport, il prend une troupe, va chercher Hermigaire, l'atteint en Lusita-
224 LESPAGNE CHRÉTIENNE.
nie, le bat, le jette dans la Guadiana, revient à Gibraltar (= Cadès) , met à la voile et, au mois de mai 429, aborde en Afrique.
Dès Tannée suivante, 430, le roi suève Herméric, délivré de ses voisins, envahit les parties centrales de la Galice et s'en empara. Les Galiciens envoyèrent l'évêque Idace demander du secours à Aétius; Idace revint deux années plus tard avec le comte Censorius, chargé de traiter avec les Suèves au nom d'Aétius. Sa mission étant demeurée sans succès, les évêques galiciens se substituèrent aux représentants de l'empereur et entrèrent en négociations au nom de leurs compatriotes et conclurent la paix. En 438, cette paix un moment rompue fut rétablie; en 449, Herméric abdiqua et laissa son fils Rechila reprendre la guerre. Celui-ci après la bataille de Genil (441) se recueillit quelque temps et, en 443, jugeant la conjoncture favorable, prit Mérida, Séville, Carthagène et se rendit maître de la Bétique, de la Lusitanie et de la Carthaginoise.
Nous avons laissé les rois goths établis dans la IP et la IIP Aquitaine et Wallia mourant à Toulouse, sa capitale. Wallia n'ayant laissé qu'une fille, on lui élut pour successeur Théodoric. Celui-ci garda pendant quelques années la paix avec Rome et donna un contingent goth à Censorinus lorsque celui-ci passa en Espagne pour combattre les Vandales (422). La défection du corps goth nous laisse voir que les sentiments de la nation résistaient aux alliances officielles; il est assez probable que Théodoric s'entendait sur ce point avec son peuple puisque, en 425, la mort d'Honorius lui offrit l'occasion, aussitôt saisie, d'élargir les frontières du royaume d'Aquitaine et de déclarer la guerre à l'empire. Pendant
douze années environ nous assistons à des alternatives incessantes de guerre et de paix. Tantôt battant, tantôt battu, tantôt par un traité, tantôt par une conquête, Théodoric ne cesse de reculer les frontières de son royaume vers la Loire et le Rhône. En 437, Aétius force Théodoric à lever le siège de Narbonne et lui tue dans une bataille rangée 8.000 hommes, puis il retourne en Italie et laisse le commandement de l'armée de l'empereur à Litorius qui vient se faire battre devant Toulouse en 439. Litorius vaincu et tué, Théodoric s'apprêtait à faire la conquête de tout le sud de la Gaule, y compris la Province, mais l'empereur se hâta de faire la paix.
A cette date de 440, au moment où Théodoric en Gaule et Rechila en Espagne portent à l'empire des coups décisifs, tandis que Geisérich lui enlève Carthage et les derniers lambeaux de la province d'Afrique, nous pouvons nous faire une idée de l'état misérable de l'Occident. Les rares documents de cette époque ne mentionnent que les allées et venues des armées et la pillerie des provinces. Il semble que plus rien n'existe quoique toutes choses n'aient pas péri ; mais on se tient pour satisfait de vivre et nul ne songe à faire le récit de ce qui se passe sous ses yeux. Pour ajouter au désordre que cause le passage des troupes romaines ou barbares, une révolte sociale s'organise sous prétexte de résister aux exactions du fisc impérial. Dès 435, les Bagaudes jadis écrasés par Maximien avaient reparu, aussi menaçants et aussi scélérats que par le passé. Le prêtre Salvien, auquel il n'a manqué que d'en être la victime, leur prodigue les éloges. Sous prétexte qu'ils étaient chrétiens il approuve leur révolte.
Ces septembriseurs lui semblent tout à fait intéressants. « Comment sont-ils devenus Bagaudes et renégats de leur patrie, demande-t-il, si ce n'est par nos injustices et par l'iniquité des juges et des percepteurs? » « Une grande partie des Espagnols, ajoute Salvien, en ont agi » comme les Bagaudes de la Gaule. Toutefois les Bagaudes d'Espagne diffèrent de leurs homonymes. Il y aurait, à cette époque de transition, où tout naît et où rien n'existe encore, une curieuse étude à faire sur le nom de Bagaudes. Ce nom, en effet, semble signifier à la fois des citoyens romains révoltés qui se sont faits barbares, et des espèces de fédérations indépendantes de l'empire, qui se constituent sous le patronage des Gotlis et jettent les bases de ce futur municipe espagnol qui saura trouver un jour l'indépendance, même au sein du despotisme. Peut-être enfin retrouverons-nous une trace des Bagaudes espagnols dans ces Behetrias du moyen âge qui n'admettaient aucun citoyen aux emplois municipaux, s'il ne faisait à la fois preuve de roture et de bourgeoisie.
A Théodoric P^', mort dans sa victoire de 451 contre Attila, succéda son fils Thorismond (451-453) assassiné par ses frères. L'un d'eux, Théodoric lï, le remplaça et conserva des relations amicales avec l'empire qu'il contribua puissamment à mettre entre les mains d'Avitus, son ami. A l'instigation de celuici, Théodoric passa une partie de son règne en guerre contre les Suèves. Nous Fy suivrons et, ainsi, nous rentrons en Espagne.
En 443, le roi suève Rechila s'empara de Mérida et l'année suivante de Séville et de Carthagène. C'était le moment où la Tarraconaise, dernier refuge de la puissance romaine, était la proie des Ba-
gaiides. Asturiiis , général pour l'empereur « de l'une et l'autre milice », fit un massacre considérable de ces Bagaudes à Araciel. Vitus, général en chef, mis en confiance, entreprit en 446 de reconquérir la Bétique et la Carthaginoise sur les Suèves ; mais il rencontra Rechila venu défendre en personne ces provinces et renonça à son entreprise.
Rechila mourut à Mérida en 448. Saint Isidore, d'après quels renseignements, nous l'ignorons, avance qu'il mourut catholique. Richiaire, son fils, regardé comme le premier roi chrétien de sa nation, gendre de Théodoric P', lui succéda, non sans avoir éprouvé des compétitions. A peine monté sur le trône, il envahit l'Espagne ultérieure; l'année suivante, dès le mois de février, il entra en Gascogne, ravagea le pays et, allié aux Bagaudes, s'empara de Lérida par trahison.
A ce moment sa situation devait être assez menaçante puisque nous voyons les Romains solliciter de lui une alliance ménagée par Mansuetus, comte des Espagnes, et Fronto, autre comte. Une des conditions du traité était la cession de la Carthaginoise ; mais c'était demander trop aux Suèves que d'abandonner autrement que par la force ce qu'ils avaient pris par ce moyen. Dès 455, Richiaire était rentré dans la Carthaginoise et sur les représentations faites par Avitus et Théodoric II au sujet de la violation du traité, Richiaire poussa des coureurs jusque dans la Tarraconaise (456). Théodoric forma une sorte de croisade dans laquelle entrèrent le roi desBurgondes, Gondiach, et le roi des Francs, Chilpéric, puis il envahit l'Espagne et rencontra l'armée de Richiaire à 12 milles d'Astorga, sur le fleuve Orbega (octobre 456). Richiaire fut battu et son
armée mise en pièces, lui-même prit la fuite jusqu'à Braga et Oporto. Théodoric entra le 28 octobre dans Braga sans rencontrer aucune résistance. Idace compare le sac de cette ville à la ruine de Jérusalem par Titus. On accumula les monstruosités tout en évitant de répandre le sang *. Les églises furent ouvertes de force, les autels arrachés et brisés, les vierges consacrées à Dieu furent emmenées en captivité, les prêtres et les clercs dépouillés de leurs vêtements, les basiliques furent changées en écuries pour les chevaux et les bêtes de trait ou de charge, car Théodoric faisait porter les bagages par des chameaux. Cette profanation s'explique par la haine que les Goths ariens portaient aux Suèves catholiques. (]eux-ci ayant perdu leur roi, mis à mort, et leurs terres, refoulés dans le fond de la Galice, élurent un certain Maldra, fils de Massilia, pour roi, tandis qu'une autre partie de la nation acclamait Franta. Théodoric imposa aux Suèves soumis un aventurier nommé Agulfe ou Agirulfe. C'était trois rois pour un peuple mis en déroute depuis peu, c'était assez pour achever sa ruine. Théodoric le comprit peut-être, puisqu'il consentit, sur la demande des prélats catholiques, à la restauration du royaume suève sous Franta (457). La mort d'Avitus survenue en 456 vint porter le coup le plus grave à la fortune de Théodoric que ses récents succès faisaient l'arbitre de l'Espagne. A la nouvelle de cette mort, il quitta l'Espagne et rentra en Gaule avec une partie de son armée, laissant le reste, composé de ses alliés burgondes, avec ordre de parcourir les territoires d'Astorga et de Palencia. Le sac de ces
i. Idace fait toutefois observer qu'à Braga, pas une seule vierge ne fut violée pendant le sac de la ville.
deux villes rappelle celui de Braga et ici encore les Eglises et le clergé furent particulièrement affligés, la population passée au fil de l'épée. Les lieux environnants furent traités avec la même barbarie ; seule Coyanza (Castrum Coriacense) ferma ses portes, tint tête à l'ennemi et vit passer l'orage.
La chronique d'Idace n'est plus que l'énuméralion des pilleries, des dévastations dont le détail ne se pourrait suivre avec profit que dans une étude plus minutieuse que la nôtre. Idace ne manque jamais de relever la mauvaise foi des Suèves, mais il semble bien que tous les adversaires se valaient et il est probable que, depuis lors, les armées n'ont guère changé. En 458, deux généraux visigoths traversèrent l'Espagne de part en part, ils venaient pour dévaster la Bétique. Pendant ce temps les Suèves entrés à Lisbonne par trahison ravageaient la Lusitanie et les Hérules, débarqués en Galice, mettaient à feu et à sang la côte de Biscaye. C'était bien utiliser la trêve que procurait l'éloignement de Tliéodoric. Celui-ci arrivé en Gaule avait pris parti contre Majorien, successeur d'Avitus. Battu par Egidius devant Arles et devant Toulouse (459), il se retourna vers l'Espagne.
On continuait à s'y déchirer. 11 n'est pas très facile de suivre le dédale d'assassinats, d'invasions, de brûleries au moyen desquels les Suèves prenaient à cœur de s'entre-détruire. En l'année 460, au mois de février, Maldras est assassiné. Franta son compétiteur avait péri de la même façon en 457 et pendant les fêtes de Pâques de 460 son successeur, Rémismond, défait les Galiciens, s'empare de Lugo et tue autant qu'il peut. A quelques jours de là, l'empereur Majorien, par une saillie de courage digne des beaux
jours de l'empire, vint visiter les dernières possessions de Rome en Espagne et préparer une expédition contre les Vandales d'Afrique ; mais elle échoua pitoyablement et Majorien, après cette apparition, rentra en Italie, laissant, comme souvenir de sa visite, une nouvelle guerre entreprise, de concert avec lui, par les Visigoths contre les Suèves.
C^est parmi tant de troubles, qui sembleraient devoir suffire à occuper les loisirs des Suèves, que ceux-ci trouvèrent le temps d'apostasier. En 460, un nommé Ajax, apostat lui-même et fort considéré parmi les Suèves, vint à bout d'entraîner le roi Rémismond à l'arianisme. Le peuple suivit, bien entendu, cet exemple. On peut croire que cette conversion ne changea guère les Suèves puisque nous les voyons aussitôt ravager le territoire d'Aunon en Galice. Théodoric, supplié par les hispano-romains de cette région, intervint auprès de Rémismond et celui-ci refusant de rien entendre, Théodoric envoya un corps de troupe qui mit à sac laLusitanie. C'était son dernier méfait ; il fut assassiné peu de temps après, en 467, par son frère Euric.
Euric appartient à l'empire gothique de Toulouse dont il fit la grandeur, mais son pouvoir s'étendit aussi sur l'Espagne d'une manière très différente de celle de ses prédécesseurs. Jusque-là c'était pour ainsi dire sous la forme de l'état de siège que la puissance visigothique s'était exercée en Espagne, Euric établit véritablement une domination incontestée et même pacifique.
Si on fait la part de l'exagération couturnière à Salvien, on peut admettre une certaine part de vérité dans ce qu'il écrit sur le régime impérial. « Les cruautés [des Romains], dit-il, sont si étran-
gères aux conquérants de l'Espagne, que les indigènes, en vivant sous leurs lois, n'ont jamais à les endurer. Aussi est-ce leur commun sentiment que mieux vaut la juridiction des Goths que celle des magistrats impériaux. L'unique prière qu'ils font, c'est qu'il leur soit permis de vivre toujours sous les lois de ces barbares. Et nous nous étonnons que les Goths l'emportent sur nous quand nous voyons que les indigènes aiment mieux être parmi eux que parmi nous, et que nos frères, non seulement ne veulent point les quitter pour revenir à nous, mais nous quittent pour passer à eux. »
Ce bonheur très relatif n'avait été acquis qu'à la suite de nouvelles luttes qui occupèrent les premiers temps du règne d'Euric. Ce n'est qu'après avoir vu les armes romaines mises en déroute par Geisérich, en 468, qu'il songea à intervenir en Espagne. En cette année même une armée commença la campagne par le ravage de la Lusitanie et s'empara de Lisbonne; une autre armée, commandée, au dire d'Isidore de Séville, par Euric en personne et renforcée d'un corps d'Ostrogoths venus des bords du Danube, soumit la Catalogne (476). Venu des Pyrénées, il occupa toute l'Espagne supérieure et ne rencontra de résistance que de la part de la noblesse romaine de la Tarraconaise ; mais cette armée improvisée fut bientôt mise en déroute.
Il est malaisé de dire avec exactitude les limites de la domination visigothique en Espagne après cette victoire. Il faut incontestablement faire la part des Suèves répandus entre le Duero et la Biscaye, mais il n'en reste pas moins de l'incertitude. Les historiens contemporains lorsqu'ils parlent des conquêtes d'Euric songent au nord, au nord-est et au
sud-ouest de la péninsule. Les signatures des conciles de Tarragone (516), de Gérone (517), du IIP de Tolède (531), de Barcelone (540), de Lérida et de Valencia (546) font voir que non seulement la Tarraconaise, mais la majeure partie de la Carthaginoise était assujettie aux Visigoths, avec quelques portions de la Bétique et de la Lusitanie. La Galice et le reste de la Lusitanie demeurait aux Suèves, sauf quelques régions montagneuses qui paraissent avoir gardé leur indépendance jusqu'au temps de Léovigild. Quant aux îles Baléares, elles n'étaient pas détachées de l'empire, mais l'empire lui-même disparaissait en cette année 476 qui marquait l'apogée du royaume visigoth de Toulouse.
A cette époque les rois visigoths se trouvaient arrivés à l'une de ces heures décisives où l'avenir dépend en partie de la sagesse des hommes. L'Aquitaine et l'Espagne, prises dans leur ensemble, n'étaient plus hostiles à leurs maîtres nouveaux. A mesure que les générations se succédaient les souvenirs du temps de la puissance romaine devenaient moins précis, les regrets moins vifs puisque l'intérêt y avait de moins en moins de part. Pour attacher l'Espagne à la monarchie visigothique et régler une situation vraiment définitive, il eût suffi d'une concession à laquelle les rois barbares se refusèrent obstinément. Le fanatisme religieux des Visigoths ne tenait compte de rien, bien plus, il aveuglait à tel point ceux qu'il tenait qu'il leur cachait l'état vrai des choses. Loin de réclamer de ses maîtres et de ses vainqueurs une abjuration, ce qui eût été exorbitant, la population hispano- romaine se bornait à revendiquer, sous des garanties certaines, la tolérance religieuse et la liberté de conscience. Mais les Visigoths étaient sectaires dans la
plus fâcheuse acception du mot. Ils avaient identifié leur nationalité avec leur hérésie, si bien que l'on désignait couramment la doctrine arienne sous le nom de « foi gothique « ^ . L'arianisme était devenu un lien déplus entre les peuples de race germanique déjà rapprochés par la communauté d'origine et d'appétits. Les Visigoths se montraient particulièrement'soucieuxjde prosélytisme et non contents d'attirer des peuplades païennes, ils s'efforçaient d'amener à l'apostasie des peuples catholiques, comme les Suèves d'Espagne ou les Burgondes. Nous avons mentionné le rôle joué par Ajax chez les Suèves ; or la participation des Visigoths à ses efforts est aujourd'hui démontrée ^. Euric partageait les passions religieuses de son peuple. Le nom de catholique lui faisait horreur et il attribuait la prospérité de ses affaires à son attachement à l'arianisme. Sidoine Apollinaire^, bien placé pour le juger, dit qu'on eût pu le prendre pour un chef de secte plutôt que pour un chef de peuple. Nous sommes très mal instruits des actes de son règne en Espagne, mais il paraît difficile de penser qu'il ait tenu dans ce pays une conduite différente de celle dont il usait dans ses états d'Aquitaine. Il n'y pratiquait pas la persécution sanglante, bien que nous sachions qu'il ait fait mourir plusieurs évêques \ d'autres furent exilés ; mais c'étaient là des mesures isolées. Euric avait imaginé de faire périr le culte catholique par l'extinction gra-
4. Vita sancti Sioismundi, dans Iahn, Geschichte der Burgundionenund Durgundiens, t. il, p. 67; Révillout, De l'arianisme des peuples germaniques qui ont envahi l'Empire romain, p. 67.
2. BiNDiNG, Das Burgundisch-romanische Kœnigreich, p. 54, note