G. KuRTii, Clovis, in-8, Paris, 1901, t. II, p
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et une sorte de retour de prospérité ou du moins de calme. Gésalic s'était réfugié en Espagne, probablement de connivence avec Clovis auquel il faisait ainsi abandon de la Gaule, mais relancé par les armées de Théodoric, il perdit une bataille près de Barcelone (511) et s'en alla mourir en Gaule. Le fils légitime d'Alaric II lui succéda sous la tutelle de son aïeul Théodoric, roi des Ostrogoths. Si Théodoric ne prit pas le titre de roi d'Espagne, il est hors de doute qu'il en exerça l'autorité. 11 n'y résida jamais, quoi qu'en dise saint Isidore; mais une lettre adressée par lui aux gouverneurs de l'Espagne visigothique, Amp elius et Liberius, nous montre tout à la fois sa sollicitude et l'immensité des misères sur lesquelles elle trouvait à s'exercer. Tous les abus du gouvernement impérial s'étaient développés, aggravés, exaspérés. « Il convient, dit Théodoric, que les terres^qui, par la volonté de Dieu, nous sont soumises soient réglées par des lois sages et de bonnes mœurs parce que l'homme ne peut vivre une vie digne de lui que si elle est gouvernée par le devoir. Les bêtes vivent à l'aventure et c'est fort bon pour elles ; mais le laboureur avisé débarrasse son champ des buissons épineux et la vraie louange qui lui convienne est celle de ne faire produire à sa culture que de bons fruits. De même le repos délicieux d'un peuple, la paix des provinces est l'éloge des souverains. Nous sommes instruits des intérêts opposés de beaucoup d'Espagnols. Le plus grave de tous les crimes s'y commet, qui est de ravir la vie du prochain sur un simple soupçon, et beaucoup périssent pour des causes futiles. C'est ainsi qu'une paix mal établie procure des maux aussi grands et aussi nombreux que les violences de la guerre en pourraient à peine attirer. »
En effet la décadence générale de l'empire romain au iv^ et au ve siècle n'épargna pas l'Espagne. Quoique nous ne possédions pas de renseignements particuliers à ce pays en ce qui concerne la société de cette époque, nous pouvons supposer, sans grande chance d'erreur, que les abus et les excès dont les habitants de la Gaule romaine enregistrent le souvenir se présentent presque identiques dans la province voisine. Salvien met Gaulois et Espagnols sur le même pied. « Quittons la Gaule, écrit-il, afin de ne pas paraître accabler les seuls Gaulois. Et maintenant! Ne sontce pas les mêmes vices et des vices plus odieux encore qui ont perdu l'Espagne ? Par une sorte de raffinement providentiel, c'est aux Vandales, respectueux de la pudeur, qu'est remis le châtiment des impudiques. Le caractère de ce châtiment est bien en effet l'horreur de l'impureté. Manquait-il de barbares dans l'univers, plus puissants que les Vandales, afin de leur livrer l'Espagne ? Non certes. Tous pouvaient s'employer à châtier, mais le choix des plus faibles fait mieux voir qu'il ne s'agit pas de faire triompher la force, mais de venger la morale. »
L'inégale répartition des charges et des privilèges dans la société était arrivée à ce degré où l'injustice manifeste rend la situation réciproque des classes intolérable. D'une part, les riches possédaient presque tout le sol qu'ils négligeaient, se dispensaient des charges onéreuses qui retombaient sur la classe moyenne, vivaient dans une oisiveté voluptueuse et une immoralité révoltante. D'autre part, le peuple, qui par le nombre seul était une menace, se sentait craint et ménagé. On le nourrissait et on l'amusait. Sa moralité et son oisiveté étaient dignes de celles de la classe élevée avec cette aggravation de brutalité
basse et ignoble que les âmes grossières introduisent là où les raffinés savent conserver l'ignominie distinguée et souriante. La classe sacrifiée était celle des petits propriétaires habitant les villes et chargés de l'administration des affaires municipales. C'est elle cependant qui représentait les qualités les plus appréciables d'activité, d'intelligence, de sobriété. A cause de cela peut-être, on avait calculé qu'elle rendrait plus que tout le reste de la population ensemble. Dès le règne de Constantin, l'empereur, en s'emparant des propriétés des villes et des municipes, avait tari la source des revenus avec lesquels chaque cité ou bourgade devait faire face à des charges sans cesse accrues à mesure que la misère s'étendait. Pour rendre le mal incurable on s'était avisé d'un étrange moyen. Tous les citoyens d'une ville possédant une propriété foncière de plus de vingt-cinq arpents, et n'appartenant pas à la classe privilégiée, étaient pécuniairement responsables de l'insolvabilité de leurs concitoyens. Ceux sur lesquels tombait cette loi étaient nommés curiales. Leur solidarité était radicale et héréditaire, de plus il leur était interdit de chercher à s'en affranchir. La terre tenait son propriétaire et celui-ci ne pouvait l'aliéner sans l'autorisation de l'empereur. Diverses issues s'offraient aux curiales pour rompre leur chaîne : c'étaient l'esclavage volontaire, le service militaire, la cléricature; mais l'administration veillait. Partout où il avait fui, le curiale était de bonne prise, on le ramenait et on le replaçait de force dans la curie. Était-il introuvable, on l'y remplaçait par des gens sans aveu, des repris de justice, des juifs.
Outre ces catégories d'individus, on trouvait celle des colons agricoles, jouissant d'une condition inter-
médiaire entre la liberté et la servitude. Depuis les grandes réformes administratives du règne de Dioclétien, le colonat était devenu une institution d'état en quelque manière, puisqu'il s'agissait de donner à tout prix des cultivateurs aux campagnes abandonnées et des soldats à l'armée. Leur condition, différente de celle des esclaves, aboutissait néanmoins à n'être guère autre chose que l'esclavage du sol qu'ils cultivaient et auquel les attachait un lien indissoluble et héréditaire. Le propriétaire ne pouvait disposer du champ sans les colons, ni des colons sans le champ.
Enfin venaient les esclaves. Ceux-ci étaient parmi les moins à plaindre dans cette société défaillante. Leur titre seul d'esclave leur a valu une sorte d'auréole du martyre; c'est là une exagération contre laquelle il faut se tenir en garde. La majorité des esclaves s'accommodait assez bien de son état. N'ayant rien à perdre et tout à gagner, la moralité de l'esclave était assez rudimentaire. Le type moderne auquel il ressemble déplus près, d'une manière générale, est le valet obséquieux et coquin. Ces sortes de gens se trouvent d'ordinaire fort bien de la vie à laquelle ils font rendre, en ce qui les regarde, le maximum de jouissances qu'ils en peuvent attendre. De temps à autre les esclaves se comptaient et s'essayaient aux occupations de nos démocraties modernes. Des esclaves fugitifs, des colons ruinés, des curiales exaspérés entamaient la guerre civile, brûlaient et massacraient. La Gaule au iii^ siècle avait vu des bandes de Bagaudes, comme on nommait ces ramassis de gens. Salvien signale, nous l'avons dit, des Bagaudes espagnols au v^ siècle et, à la manière dont il en parle, on est tenté de les croire plus anciens, car il ne semble nullement con-
sidérer leur existence en Espagne comme une nouveauté. Les empereurs qui, même au temps de la décadence, avaient la main lourde, prenaient dans ces occasions la défense de la société, envoyaient contre les révoltés une armée qui en tuait le plus possible. Après quoi tout allait bien ou, du moins, pendant quelque temps, tout allait mieux.
Le résultat le plus clair était Tindifférence générale et la désaffection absolue. Quoiqu'on perde généralement à changer de tyrannie, on ne laisse pas que d'y être généralement assez disposé. Peu importe de qui viennent les coups puisqu'ils viendront quand même, on escompte du moins le plaisir de la vengeance à l'égard de ceux qui ont abusé de la force, on calcule quelques moments de répit, et malgré soi on se laisse aller à cette éternelle espérance qui est la suprême réserve et comme l'inexpugnable réduit de notre cœur.
A la seule idée d'une invasion, tout l'édifice social s'ébranla. Entre la date des irruptions de Vandales, d'Alains et de Suèves et celle du règne d'Euric, pendant trois quarts de siècle de violencas, d'incertitudes, de paniques, tout ce qui offrait encore au début quelque consistance acheva de s'affaisser avec le reste. Non seulement la propriété avait perdu toute garantie, mais la vie humaine en temps de paix, ainsi que le constate Théodoric, était à la merci de chacun. Pour y remédier le régent du royaume visigoth prescrivait à ses représentants de poursuivre les crimes sans pitié mais en s'assurant, par une enquête approfondie, que la loi frappait certainement les coupables afin qu'à la sanction d'un châtiment grave s'attachât une plus haute moralité. Le rendement de l'impôt, les corvées, l'exportation, la frappe des monnaies,
la douane, etc., sontrobjet de recommandations qui, toutes, laissent entrevoir le désordre et les abus qui régnent dans ces différents services.
Pendant les années de régence de Théodoric, le pays occupé par lesVisigoths fat divisé en deux provinces ou circonscriptions administratives. Cette période de quinze années (511-526) fut le premier repos goûté par la population depuis un siècle. Non seulement l'administration civile fut protégée, l'ordre maintenu, mais, quoique Théodoric professât l'arianisme, le catholicisme put être pratiqué librement. Dans cet espace de quelques années, trois conciles se réunirent, à Tarragone (516), à Girone (517), à Lérida et Valencia (524), dont les canons montrent assez l'importance des questions qui y furent débattues.
Le concile de Tarragone se tint le 6 novembre de l'année 516, sous la présidence de l'évêque de cette ville. Il réunissait les suffragants d'Ampurias, de Girone, de Barcelone, de Dertosa, d'Ausone et d'Egara; peut-être aussi celui d'Ilerdita (bien que ce nom prête au doute avec celui d'Iliberis), celui de Saragosse et enfin l'évêque de Carthagène ; ce dernier appartenant à une province différente de la Tarraconaise et relevant du siège de Tolède. L'année suivante, le 8 juin 517, il se tint un autre concile de la même province à Girone, ville suffragante, et il réunit une partie des évêques qui viennent d'être nommés : les évêques de Girone, Ampurias, Barcelone, Egara, Lérida, Ausone, sous la présidence de l'archevêque de Tarragone. Dans l'extrême pénurie de documents, deux conciles, même provinciaux, ne peuvent être passés sous silence parce qu'ils permettent de fixer quelques traits de la situation ecclésiastique de toute une vaste région.
Le concile de Tarragone s'occupe exclusivement des clercs. Le petit nombre et la brièveté des canons nous permettent de les citer en entier. Aussi bien, rien ne vaut ce détail minutieux et le contact direct avec les documents. Les clercs et les moines qui ont à secourir leurs parents, dit le canon premier, ne doivent leur donner que le nécessaire ; ils doivent de même faire très brèves les visites qu'ils leur rendent et ne pas habiter chez eux. Dans ces visites, ils doivent être constamment accompagnés de témoins sûrs. Si un clerc transgresse cette règle il perdra sa place, et le moine sera enfermé dans sa cellule, où il devra faire pénitence au pain et à l'eau. — Aucun clerc, d'après le canon suivant, ne doit se permettre d'acheter à bon marché pour vendre ensuite plus cher. Ce vice du trafic était ancien puisque nous l'avons vu signaler, deux siècles auparavant, par les pères du synode d'Elvire; il pourrait se faire qu'en se perpétuant le commerce eût pris quelque teinte d'usure ainsi qu'on croit l'entrevoir dans les dispositions du canon troisième : Si un clerc, y est-il dit, a prêté de l'argent à son prochain dans le besoin à la condition d'être indemnisé en nature — vins ou fruits — à l'époque de la récolte ; s'il arrive que ce créancier ne puisse faire honneur à son engagement, le débiteur doit reprendre ce qu'il a prêté sans rien exiger de plus.
Aucun évêque, aucun prêtre et aucun clerc ne doit siéger le dimanche dans un tribunal ; il peut à un autre jour, juger les différends, à l'exception toutefois des causes criminelles (can. 4). — Celui qui n'aura pas été sacré dans la ville métropolitaine bien qu'avec l'assentiment de l'évêque métropolitain, doit, dans l'espace de deux mois, rendre visite au métropolitain,
pour recevoir d'une manière plus spéciale les instructions de ce dernier (can. 5). — Lorsque, malgré les exhortations du métropolitain, un évêque ne se rend pas au synode, sans qu'il en ait été empêché par une grave maladie, il doit être exclu de la cominunio charitatis avec les autres évêques jusqu'au prochain concile (can. 6).
Le canon septième nous transporte dans les paroisses rurales et prescrit au prêtre et au diacre, placés avec d'autres clercs dans une église de campagne, d'alterner l'un avec l'autre toutes les semaines. Pendant une semaine, le prêtre doit veiller au service divin qui consiste dans la récitation quotidienne des matines et des vêpres et la semaine suivante ce doit être le diacre ; mais le samedi tous les clercs doivent assister aux vêpres, pour que l'on soit bien sûr qu'ils seront tous présents pour le lendemain dimanche. Dans quelques églises, il arrive même que, par suite de l'absence des clercs, on n'a pas soin du luminaire. Comme il est avéré, ajoute le canon huitième, que plusieurs églises de la campagne sont en mauvais état, l'évêque doit, conformément à l'ancien usage, les visiterions les ans. Si elles ont besoin de réparations, on ne doit pas les différer, parce que, selon l'usage établi, l'évêque reçoit la troisième partie des offrandes de toutes les églises de campagne.
Les derniers canons présentent moins d'intérêt. Le neuvième prescrit d'exclure du clergé le lecteur ou le portier qui ayant épousé une femme adultère ne veut pas s'en séparer. Le dixième défend à tous les clercs de recevoir des présents pour les fonctions déjuge qu'ils auront pu exercer. Il n'y a d'exception que pour les dons volontaires faits à l'église. Le
onzième interdit aux moines de remplir aucune fonction ecclésiastique en dehors du couvent, sans y être appelés par l'abbé. Aucun d'eux ne doit non plus faire de travail profane, si ce n'est pour l'utilité du couvent. Le canon suivant prescrit de dresser l'inventaire de la maison de l'évêque aussitôt après son enterrement. Le treizième et dernier canon recommande au métropolitain d'engager les évêques à ne pas se contenter d'amener avec eux, au synode, les prêtres de l'église cathédrale, mais d'y amener aussi les prêtres de la campagne et quelques laïques.
Le concile de Girone témoigne de préoccupations différentes. Il prescrit l'uniformité du chant et des rites dans toute la province (can. 1); l'établissement des Rogations pendant la semaine qui suit la Pentecôte (can. 2) et l'institution d'une cérémonie analogue pendant la première semaine de novembre (can. 3). D'autres canons prescrivent de réserver le baptême des catéchumènes aux temps de Pâques et de Pentecôte et autorisent le baptême immédiat des enfants nouveau-nés « lorsqu'ils ne veulent pas téter ». Interdiction pour les chrétiens mariés et ordonnés de vivre avec leurs femmes et obligation à celui qui est ordonné de confier le soin de sa maison à un esclave ou à un ami, à sa mère ou à sa sœur, mais à aucune autre femme.
Quelques années plus tard, le 6 août 524, huit évêques et un prêtre chargé de pouvoirs par son évêque se réunissaient dans l'église Sainte-Eulalie, à Lérida, sous la présidence de Serge, évêque de Tarragone. Il était entouré des évêques de Saragosse, Urgel, Ampurias, Barcelone, Tortosa, Egara, Lérida et du mandataire de l'évêque de Gerundum. Les canons de ce concile et les ordonnances qui lui sont
attribués donnent une idée assez fâcheuse de la société à laquelle ils seront appliqués. On y règle ce qui concerne les cas d'avortement (can. 2), d'inceste (can. 4), de viol (can. 6); un canon, le premier, s'occupe des clercs qui sont dans une ville assiégée et qui versent le sang humain ; un autre traite des chrétiens qui se sont engagés par serment à ne jamais se réconcilier avec un ennemi (can. 7), et des clercs qui se battent entre eux (can. 11).
On voit encore par les canons neuvième et quatorzième que des fidèles consentaient à se laisser baptiser plusieurs fois, tandis que d'autres (can, 10) faisaient baptiser leurs enfants par des hérétiques. Enfin, nous voyons reparaître une prescription du concile de Tarragone que reprendra bientôt le concile de Valencia concernant l'inventaire de la maison épiscopale après la mort de l'évêque.
Le concile de Valencia nous fait sortir de la province ecclésiastique de Tarraconaise puisque Valencia appartint tour à tour à la province de Tolède et à la province de Valencia. Le 4 décembre de l'année 524, six évêques et un archidiacre y étaient réunis; les noms des Pères de ce concile sont connus, malheureusement leurs sièges ne sont pas indiqués. Néanmoins, à raison de la proximité de Valencia avec la Tarraconaise nous pouvons considérer les canons de Valencia comme étroitement rattachés à ceux que nous venons de rappeler dans les conciles de Tarragone, Girone et Lérida. Nous aurons de la sorte une idée assez étendue de l'état de la société chrétienne dans le nord-est de l'Espagne pendant le premier quart du vi^ siècle.
Lorsqu'un évêque vient à mourir, ou lorsqu'il est près de la mort, disait le seizième canon de Lérida,
aucun clerc ne doit enlever quelque chose de la maison épiscopale, pas plus par force que par ruse; on ne doit rien enfermer, ni rien cacher, mais la maison épiscopale doit être confiée à un gardien ayant avec lui deux aides, jusqu'à l'arrivée du nouvel évêque; à ces dispositions le concile de Valencia ajoute qu'il est expressément défendu aux clercs de s'approprier quoi que ce soit de l'héritage de l'évêque après la mort de celui-ci. Les parents de l'évêque décédé ne peuvent rien distraire de cet héritage qu'après en avoir instruit le métropolitain ou les évêques de la province, afin que le bien d'Église ne soit pas mêlé à la propriété privée du défunt.
Parallèlement à la législation des conciles, nous devons rappeler les commencements de la législation visigothique. Ce fut sous le règne d'Euric, en l'année 466, que le recueil considérable intitulé Forum judicum fut entrepris. La rédaction se poursuivra depuis ce temps jusque sous le règne d'Egica, roi de Tolède, mort en 701. Euric fit écrire les coutumes des Goths ; son successeur Alaric, tué à Vouglé, fit recueillir et puMier, sous le nom de Breviariumy les lois de ses sujets romains. Au commencement du vi^ siècle la situation respective des sujets du royaume visigoth était donc la même que chez les Bourguignons et chez les Francs où la loi romaine et la loi barbare étaient distinctes et régissaient les deux catégories d'iadividus dont se composait le peuple entier soumis aux princes d'origine germanique. Le Fcriim judicum ayant été plus spécialement l'œuvre des conciles de Tolède, nous y reviendrons au moment où ces réunions prendront dans l'histoire de l'Espagne une place de plus en plus absorbante. Nous devons, pendant quelque temps encore, continuer l'énuméra-
tion des agitations qui semblaient être devenues l'état normal de la péninsule.
Mais avant de poursuivre notre statistique d'expéditions et de massacres il nous faut quitter l'Espagne visigothique pour le royaume des Suèves. Nous avons vu le peuple suève abandonner la religion catholique pour l'arianisme vers l'année 466. Cette apostasie devait se prolonger pendant un siècle environ jusqu'au moment où un personnage aussi original que peu connu entreprit la conversion des Suèves. C'était un compatriote du grand saint Martin dont il portait le nom. Sorti comme lui de la Pannonie, il prit l'habit monastique en Palestine, mais il n'y séjourna guère et vint, on ne sait par quelle voie ni pour quel motif, échouer ad portum Galiciae (= Portus Calle?). On le trouve bientôt abbé du monastère de Dumio, près de Braga, et il figure en 563 dans le premier concile de Braga, avec le titre d'évêque de Dumio, Martinus Dumiensis ; en 579, il a fait un pas de plus, il siège dans le deuxième concile de Braga ^ en qualité d'archevêque delà capitale des rois suèves, Martinus Bracarensis. C'est sous l'un et l'autre nom que l'histoire le rencontre.
Grégoire de Tours assure que Martin de Braga était un des hommes les plus. savants de son temps. La plupart de ses ouvrages témoignent en effet de quelque culture. Le plus intéressant d'entre eux est intitulé « Formule d'une vie honnête ». Il est adressé au roi des Suèves, Mir, qui avait à plusieurs reprises sollicité l'évêque de lui donner une règle pratique dévie. C'est un écrit un peu languissant qui contient
1. Le premier concile de Braga, 4H, n'est connu que par des actes apocryphes; le synode lui-même paraît inventé.
un abrégé de la morale naturelle envisagée au point de vue des quatre vertus cardinales de Platon : prudence, magnanimité, tempérance et justice. Cet opuscule semble n'être qu'un écho d'un écrit perdu de Sénèque. Un opuscule « Sur la colère » s'inspire des trois livres de Sénèque sur le même sujet; il n'en est à vrai dire que le résumé. Si on rapproche trois autres opuscules « Contre la jactance » , « Sur la superbe », c( Sur l'humilité » qui forment ensemble un seul tout et qui étaient aussi dédiés au roi Mir, on voit ce que pouvait être l'enseignement distribué par l'évêque Martin. Au point de vue de l'histoire des mœurs il nous reste un sermon intitulé De cor~ rectione rusdcoriun rempli des plus précieux détails sur l'état des campagnes. L'auteur y énumère les idées et les pratiques païennes ou superstitieuses des paysans. Ces divers ouvrages n'avaient pas épuisé l'activité de l'évêque de Braga qui traduisit du grec deux recueils de maximes : Aegyptiorum pair uni sententiaeei Verba seniorum K Dans l'histoire des sources et de la littérature du droit canonique saint Martin est l'auteur d'une Collection de canons intitulés Capitula Martini concernant les évêques, les clercs et les laïques.
Martin de Braga eut le bonheur de convertir, en 560, le roi Mir, et aussitôt le catholicisme commença à reconquérir la nation suève toute entière. Le l^'' mai 563, un synode auquel nous avons fait allusion à propos du priscillianisme se réunissait à Braga au cœur des positions des hérétiques.
Nous ne reviendrons pas sur cette hérésie qui nous
1. Le premier recueil tut traduit par Martin de Braga; le deuxième recueil (ut traduit sous sa direction et avec son concours, par un moine de l'abbaye, nommé Paschasius.
a longtemps retenu puisque le concile de Braga ne faisait que rappeler les décisions et préciser les définitions des synodes antérieurs provoqués par la même erreur. De plus, on fît relire un grand nombre de canons disciplinaires portés par des conciles œcuméniques ou particuliers et diverses autres décisions destinées à procurer une plus grande uniformité dans les choses de l'Eglise.
Le concile tenu à Lugo (1*^'' janvier 569) ne fit que rectifier le territoire des diocèses du royaume suève et élever le siège de Lugo à la dignité de deuxième métropole. Il faut toutefois ajouter que la réalité de ce concile ne nous paraît pas démontrée.
Un nouveau synode se tint à Braga, en 572, qui groupa les évêques des deux provinces ecclésiastiques du royaume de Galice. Martin de Braga assure qu'à cette date il ne restait nulle trace des dissensions dogmatiques plus anciennes, mais on en peut douter quand on voit le canon dixième attester la persistance d'une pratique des priscillianistes. D'après l'ensemble des canons de ce synode on peut conclure que les nouveaux catholiques du royaume suève étaient assez enclins, y compris le clergé, à faire indûment rétribuer les fonctions ecclésiastiques. Pour les voyages de visite, les évêques ne doivent demander à chaque église que deux solidi [in honorem cathedrae) ; pour la consécration d'une église ils ne peuvent rien exiger et il leur est interdit de consacrer une église bâtie par spéculation, c'est-à-dire pour avoir la moitié des aumônes qui y seraient faites ; enfin on ne pourra rien exiger pour la collation des ordres, pour le saint chrême, pour l'administration du baptême. D'après ces prescriptions, nous ne croyons pas excessif de conclure que le clergé ca-
tliolique en succédant aux ariens avait à réagir contre un abus criant de cupidité qui aura pu contribuer à combler la mesure du discrédit de Tarianisme en facilitant le retour au catholicisme.
Nous ne retrouverons les Suèves que quelques années plus tard et pour les voir disparaître de l'histoire, absorbés dans le royaume visigoth. C'est à celui-ci que nous revenons pour ne plus le quitter.
Amalaric prit le pouvoir en 526 et rechercha l'alliance des Francs. 11 épousa une fille de Clovis qui, maltraitée par son mari, provoqua une expédition de ses frères pour la venger. Amalaric fut battu à Narbonne (531) et mourut. Theudis lui succéda et c'est le premier roi visigoth qui établit sa capitale en terre espagnole, à Barcelone. Il avait épousé une Espagnole, propriétaire de biens immenses, et rempli, sous Théodoric, la fonction de tuteur d' Amalaric. Connaissant bien le mécanisme administratif au moyen duquel le roi ostrogoth avait procuré quelque prospérité à l'Espagne, Theudis employa sa puissance à reprendre ces utiles réformes. Tandis qu'il réprimait les abus à l'intérieur, il s'opposait à l'extérieur aux entreprises des fils de Clovis. Il nous est resté un monument de sa vigilance à supprimer les désordres de l'administration dans une loi retrouvée il y a peu d'années dans un manuscrit palimpseste de la bibliothèque de Léon. On y voit que l'administration de la justice donnait lieu à des marchés au moyen desquels juges et fonctionnaires s'enrichissaient aux dépens des parties K
Les Visigoths possédaient encore en Gaule Narbonnaise, Nîmes, Béziers et Carcassonne. C'était là
1 Le texte, le commentaire et un fac-similé se trouvent dans Aur. Fern. GuERUA, Los pucbl. germ., t. H, p. 373-389.
cette Septimanie que Clovis avait pensé conquérir et qui, rempart avancé de la monarchie gothique, était destinée à provoquer la convoitise des rois francs de même qu'à subir le premier effort de l'invasion ; aussi Theudis avait-il agi avec sagesse en transportant sa capitale de Narbonne à Barcelone. En 532, Childebert V" et Clotaire II pénétrèrent dans la Narbonnaise et s'emparèrent de Béziers. L'année suivante, ils franchirent les Pyrénées et portèrent la guerre en Navarre et dans TAragon, prirent Pampelune et assiégèrent Saragosse qui préluda alors à la gloire qu'elle s'est acquise par une autre résistance; les Francs furent arrêtés, puis rejoints par Théodegisèle qui les battit complètement. La retraite leur était coupée et le vainqueur aurait pu les anéantir, il préféra leur vendre une trêve de vingt-quatre heures, qu'ils employèrent à repasser les Pyrénées. Mis en goût par ce succès, Theudis, que les menaces des princes maintenant en déroute avaient empêché peu auparavant de porter secours aux Vandales d'Afrique aux prises avec Bélisaire, tenta sur les côtes d'Afrique une diversion et s'empara de Ceuta que les Byzantins reprirent bientôt. Le corps expéditionnaire de Theudis, surpris pendant qu'il célébrait la solennité du dimanche, subit une défaite complète et le roi s'enfuit en hâte en Espagne, renonçant désormais à toute prétention sur la Tingitane (534) ^ L'issue de cette tentative paraît avoir rassasié Theudis des entreprises trop hasardeuses ; on ne voit pas qu'il ait rien tenté jusqu'à sa mort, survenue en 548, à Séville où il fut assassiné.
1. Sur celle dale, Ibid., t. I, p. 234, note 1. Cf. Jacob, Erweiterte Uebersicht ûber die arabischeii und anderen morgendldndischen Quellen zur deutschen Geschichte bis zum Ausbruch der Kreuzzûge, Berlin, 1890.
Son successeur Théodegisèle (548-549) régna dixhuit mois. C'était le vainqueur des Francs; il renonça à son passé de victoires et se livra à l'inconduite la plus notoire jusqu'au moment où des maris trompés l'assassinèrent à Séville.
Agila, élu après lui, régna cinq années (549-554). Dans les très rares intervalles de paix qu'il connut pendant son règne il résida à Mérida, devenue capitale en lieu et place de Barcelone. L'hostilité qu'Agila témoigna au catholicisme dès son avènement souleva autour de lui une anim osité qui se manifesta ouvertement après ses premiers revers, lorsque voulant soumettre la Bétique, en partie indépendante, il subit devant Cordoue une formidable défaite dans laquelle il perdit son armée, son trésor et son propre fils; les chrétiens ne manquèrent pas d'y voir le châtiment de la violation du tombeau de saint Aciscle, situé aux portes de Cordoue. Le mécontentement général fut exploité par un noble, nommé Athanagild, qui, pour venir à bout de son dessein, fît appel à l'empereur Justinien. C'était entrer trop complètement dans les vues du prince byzantin pour qu'une simple hésitation de la part de celui-ci fût possible ; Justinien se hâte d'envoyer en Espagne un corps expéditionnaire considérable sous les ordres d'un de ses meilleurs généraux, Libère (554). Les Byzantins, qui travaillaient pour eux-mêmes plus que pour Athanagild, commencèrent par se rendre maîtres des meilleurs ports delà côte \ principalement de ceux du sud et du levant, trouvant à cela d'autant plus de facilité que la population catholique formant la majorité sympathisait avec eux plus qu'avec les
1. Garthagène, Malaga, Cordoue, Assidona. G(. Geor. Gypp.., édit. Gelzer, p. xxxn-xuir.
ariens Visigotlis. Agila, écrasé près de Séville par Athanagild et Libère, se retira à Mérida où ses partisans le tuèrent (554). C'était le coup le plus grave qui pût être porté aux projets de Justinien. Plus sages que les barbares d'Afrique ou d'Italie, les Visigotlis comprirent le danger que l'intervention byzantine faisait courir à leur indépendance : faisant trêve à leurs divisions, ils se rapprochèrent pour lutter contre l'envahisseur et les partisans d'Agila, après s'être débarrassés de lui, n'hésitèrent pas à se rallier à Athanagild.
Le règne d'Athanagild fut employé à réparer l'erreur commise en appelant les Byzantins contre le roi Agila, mais on n'en vint à bout que beaucoup plus tard, sous le règne de Sisebut. Avec une grande science stratégique, Libérius avait formé un établissement comprenant les régions maritimes qui entourent les villes d'Asîdo, Malâca, Abdëra, Urci, Begastri, Carthagonova, Ilïci, Denîa, et les portions plus intérieures de Ello, Basti, Acci et Beatia, c'està-dire tout le pays de Médina Sidonia, Malaga, Adra, Almeria, Cehegin, Carthagène, Elche, Dénia, Montealegre, Baza, Guadix et Baeza. Athanagild établit sa capitale à Tolède, position heureusement choisie pour surveiller à la fois la Carthaginoise, la Tarraconaise et les établissements byzantins de la côte et de la Bétique.
Athanagild ne partageait pas les sentiments de ses prédécesseurs à l'égard des rois francs. Loin de renouveler la guerre avec eux, il s'allia à Sigebert, roi d'Austrasie, en lui donnant sa fille, la célèbre Brunehaut (566). L'influence que la beauté et le génie de cette admirable femme exerçaient sur son mari fut augmentée par sa conversion au catholicisme.
Elle s'employa à rendre à Sigebert cette dignité morale que les héritiers de Clovis avaient sitôt perdue et négocia le mariage de sa sœur Galswinth avec son beau-frère Chilpéric, roi de Soissons. Galswinth imita la conversion de sa sœur et fît présager ses malheurs (568). Athanagild ne connut guère de vicissitudes. Son règne fut calme et assez prospère. Il mourut paisiblement à Tolède, en 567.
11 semblait que dix années de paix eussent dégoûté les esprits d'un plus long repos. Pendant les cinq premiers mois de l'année 568 on ne put s'entendre sur le successeur à donner à Athanagild. Cet interrègne ne fut pas préjudiciable à la monarchie gothique ainsi qu'on aurait pu s'y attendre parce que les Byzantins, d'une part, étaient trop préoccupés par la situation de l'Orient et, d'autre part, les chefs visigoths de Narbonne et de Tolède, Liuva P'" et Léovigild firent si bonne contenance que nul ennemi n'osa risquer de les attaquer. Ces deux frères d'Athanagild se partagèrent le royaume gothique, Liuva prit la Gaule et Léovigild l'Espagne. Mais Liuva étant mort en 573, Léovigild qui avait épousé Goswinthe, veuve d'Athanagild, réunit de nouveau sous un seul pouvoir la Gaule gothique et l'Espagne gothique. Laissant les vêtements militaires, il se montra au peuple dans l'appareil d'un empereur byzantin, couvert d'or, de brocart, de pierreries. Il se fit couronner à Tolède et fît frapper des monnaies d'or en mémoire de cette cérémonie. Le premier de sa nation il s'assit sur un trône et porta des habits distincts de ceux de son peuple. Cette pompe ne lui enlevait rien de ses qualités. Il inaugura son règne par quelques expéditions. Nous retrouvons ici les Suèves qui s'étaient alliés avec les montagnards indépen-
LESPAGNE CHRÉTIENNE. 15
dants de Léon et de la Biscaye. Léovigild remporta sur eux une victoire complète. Cette guerre était plus religieuse que politique parce que, en 560, le roi des Suèves s'étant converti au catholicisme, il partageait les passions des paysans indépendants, hostiles au roi arien Léovigild.
A peine de retour, dès l'année suivante, 570, Léovigild chassait les Byzantins du pays de Bastania (Baeça), de Malaga et de Médina Sidonia. En 572, Cordoue s'étant révoltée fut baignée dans le sang de ses habitants et cet exemple acheva d'entraîner à la soumission un grand nombre de villes. Des confiscations, des exécutions sanglantes, des impôts réguliers et inexorables devinrent, au jugement de tous, le caractère d'un nouveau régime impitoyable. A ces griefs, s'ajoutait celui de la persécution que Léovigild entretenait contre les catholiques. L'exaspération croissait sans cesse. De 575 à 578, ce sont des campagnes et des tueries continuelles et, tandis que tous se plaignent et murmurent, Léovigild imagine de fonder une ville nouvelle, Recopolis, qu'il embellit d'édifices somptueux dont la dépense eût pu trouver un tout aut^e emploi. Les griefs de tous trouvèrent enfin leur satisfaction dans la guerre civile que les opprimés tenaient pour la guerre sainte.
Léovigild avait eu, d'un premier mariage avec Théodosia, deux fils, Herménégild et Reccarède, Herménégild avait épousé, en 576, Ingonde, fille de Sigebert et de Brunehaut. Le penchant qu'il avait eu pour la religion de sa mère qui était catholique se trouvant fortifié par la vue des persécutions dirigées contre ses coreligionnaires le rendait mûr pour un changement de religion lorsqu'il rencontra
sa femme pour l'y pousser et l'évêque de Séville, Léandre, pour l'instruire. L'arianisme régnait despotiquement à la cour de Léovigild dont la femme Goswinthe haïssait la foi catholique et beaucoup plus encore, probablement, la jeunesse de sa bru. Après avoir entrepris de la convertir avec des arguments, elle changea de moyens. Cette vieille harpie saisissant la jeune femme par les cheveux la jetait par terre, l'injuriait, la bourrait de coups de pieds et, la voyant en sang, la faisait déshabiller et jeter dans une piscine pour l'y faire baptiser à la mode arienne. Léovigild, que ces scènes ennuyaient, pensa y mettre fin en envoyant son fils et sa jeune femme très loin, en Andalousie (579). C'était adresser Herménégild à son catéchiste, Léandre aussi, lorsque peu de temps après son départ, sa conversion fut connue de Léovigild, celui-ci le rappela à Tolède. Herménégild n'en fit rien et s'aboucha avec le lieutenant de l'empereur de Byzance.
Cette conduite a été amèrement condamnée et chaudement défendue parce que les historiens se défendent difficilement d'écouter, en pareille circonstance, leur croyance personnelle. Détracteurs et apologistes sont préoccupés exclusivement de nuire ou de servir la religion catholique, alors qu'il s'agit de tout autre chose. Le fils d'un roi voyant ses compatriotes et ses coreligionnaires tyrannisés a-t-il le droit — en tous temps et en tous pays — de mettre à profit son rang et la force qu'il lui vaut pour combattre plus efficacement la politique condamnable de son père? Il ne s'agit que de cela. Et la réponse est facile et très claire. Il a le droit de combattre cette politique, et il en a le devoir.
Son opposition se manifestera sous la forme pa-
cifique ou sous la forme belliqueuse et il est clair que cette dernière nous intéresse seule. Aussi longtemps que l'un des princes qui participent à l'éclat du trône se tient dans les bornes d une contradiction formelle mais polie, il ne s'agit, en somme, que d'un dissentiment d'ordre privé. S'il passe de cette contradiction à l'intrigue et à la fomentation de complots, de révoltes locales ou de la guerre civile, il ne s'agit, dès lors , que d'un crime de droit commun. Deux cas, assez rapprochés de nous pour être facilement compris, permettent de comprendre ces situations; c'est celui de Louis-Philippe d'Orléans pendant les années de la Restauration ne se cachant pas de désapprouver la politique du roi Charles X et celui de Gaston d'Orléans soulevant de continuels complots et organisant des révoltes contre le gouvernement de Louis XIIL Dans les deux cas, rien ne fait songer à celui de l'homme qui prend à cœur les intérêts d'un pays tyrannisé ou d'une confession religieuse persécutée. Le cas d'Herménégild est donc très différent. Il trouve dans la politique de son père des actes indiscutables et répétés de violence sanglante et de tyrannie caractérisée. Les griefs domestiques ont pu et ont dû contribuer puissamment à l'éclairer sur cette intolérable tyrannie, mais les faits d'ordre général existent et sont seuls mis en cause. C'est à cause d'eux que le conflit éclate.
D'après ce que les documents nous permettent de voir dans ce passé lointain, Herménégild ne procède pas à la manière d'un conspirateur; dès l'abord il se déclare adversaire et, à visage découvert, il arme son parti. C'est donc la guerre civile. La question du droit absolu à commencer les hosti-
lités doit être soigneusement distinguée de la provocation à la guerre civile. Dans la circonstance historique que nous étudions, la responsabilité de la provocation remonte à Léovigild, Herménégild n'a donc fait que relever cette provocation. Il l'a fait d'une manière différente de celle qui peut agréer au tempérament pacifique de tel ou tel historien, mais son droit d'agir ainsi qu'il l'a lait est indépendant de l'opinion que nous pouvons nous former sur les inconvénients ou les avantages attachés à l'usage de ce droit. Le droit d'ouvrir les hostilités à main armée contre un prince qui tyrannisait ses sujets jusqu'à la violence sanglante est indiscutable. C'est le cas de légitime défense appliqué à une classe entière au lieu d'être réservé à un individu. Le fait pour Herménégild d'être le fils de celui qu'il attaquait ne modifie aucunement la situation, puisque sa prise d'armes tendait à atteindre non le père, mais le souverain. Sans doute, dans une monarchie élective comme la monarchie des Visigoths, Herménégild ne tenait de sa naissance aucun droit au trône et se trouvait dans la position d'un simple sujet, n'ayant pas plus qu'aucun autre sujet qualité pour entamer la guerre civile. Mais c'est là son principal mérite. Comprenant que son titre de iils du roi régnant lui créait une situation exceptionnellement favorable pour soutenir les revendications de la justice, il sut se résoudre à procurer à la cause qu'il soutenait l'apport de son nom et de sa personne et à prendre l'initiative de l'appel aux armes, seul moyen efficace de ruiner le gouvernement tyrannique. En agissant comme il le fit, il accomplit non seulement un droit, mais un strict devoir.
Irréprochable jusqu'à ce moment, sa conduite
devient discutable — coupable peut-être — dès qu'il passe aux moyens de soutenir son dessein. L'appel à des compatriotes était légitime, l'alliance avec l'empereur de Byzance nous apparaît comme une trahison. Mais il ne faut pas se hâter de porter une telle condamnation. Dans les idées du temps l'appel adressé à l'étranger était jugé d'une manière bien différente de celle dont nous usons aujourd'hui en pareil cas. Nous venons de voir Athanagild attirer en Espagne les armées byzantines pour soutenir sa querelle contre Agila; Herménégild trouvant les Byzantins établis fait alliance avec eux et il ne semble pas que les contemporains vissent rien à reprendre atout cela. C'est que, dans le profond bouleversement du vi^ siècle, les hommes appréciaient les idées et les événements d'une façon tout autre de celle qui nous agrée aujourd'hui. La notion de la patrie n'était peut-être pas moins délicate alors que de nos jours, mais elle était moins irritante, susceptible d'accommodements que nous ignorons et que nous condamnons bien qu'ils puissent être légitimes et très avantageux. Ce qui, dans l'alliance passée entre Herménégild et les Byzantins, pourrait être condamnable — si le traité intervenu à cette occasion nous était connu — ce serait la présence de clauses entraînant des concessions portant atteinte aux droits imprescriptibles des sujets du royaume visigoth. Mais il est superflu de s'attarder sur un point que la pénurie de documents empêche de discuter avec certitude et précision. Si l'alliance conclue n'engageait pas des intérêts soustraits à la puissance d'un chef de guerre et qu'elle ne faisait qu'assurer à un prix légitime la force indispensable au succès de l'entreprise, on ne peut blâmer Herménégild qu'on
devrait condamner au contraire dans le cas où il eût prétendu prendre la défense des sujets tyrannisés en faisant usage de moyens impuissants à assurer le triomphe de leur cause.
11 reste enfin à ne pas confondre l'appel aux armes, le traité byzantin et la confession de foi d'Herménégild. Si ces trois épisodes sont enchaînés l'un à l'autre d'une certaine façon, le dernier, ainsi que nous le verrons, est entièrement distinct des deux autres et laisse intacte à cette confession de foi sa couleur religieuse sans aucun mélange de couleur politique.
Peu de temps après la conversion de son fils, Léovigild convoquait à Tolède un concile arien dans le but de purifier, dit-il, la foi arienne d'une erreur qui s'y était introduite et causait « de grands ravages ». Cette erreur entraînait, en effet, l'abandon d'une exigence fondamentale puisqu'elle consistait à dispenser d'un nouveau baptême les catholiques qui passaient à l'arianisme ; désormais on se contentait de leur imposer les mains et de les communier après qu'ils avaient rendu gloire au Père parle Fils dans le Saint-Esprit. Malgré cette concession l'arianisme faisait peu de recrues dans les rangs des catholiques. Léovigild était parvenu à faire apostasier l'évêque de Saragosse, Vincent, qui s'attira une amère mercuriale de Sévère de Malaga. D'autres évêques, attachés à la foi catholique, furent exilés; les biens des Eglises furent saisis, les privilèges abolis. Isidore qui nous donne ces indications ^ n'entre malheureusement pas dans le détail, il se borne à ajouter que le roi arien employa la terreur et la séduc-