Isidore, Histor. gothor., n
tion pour provoquer beaucoup d'apostasies; mais les changements de religion amenés par l'angoisse ou par la cupidité sont de ceux dont l'historien peut tenir peu de compte pour la marche générale des événements. Grégoire de Tours mentionne la torture et l'exil d'un clerc qui confessa dans les supplices la doctrine catholique de la Trinité. Il est possible que ce fait n'ait pas été isolé ' . Léovigild se montrait fort actif à cette date de 580 et nous ne pouvons le suivre dans tous ses déplacements. Nous savons toutefois qu'il fit alors une expédition contre les Basques et fonda la ville de Victoriacum (= Vitoria) .
Dans les derniers mois de l'anné 581 et les premiers de l'année suivante la crise provoquée par l'attitude d'Herménégild était arrivée à son terme. Léovigild ayant fait des préparatifs militaires se mit en route avec une petite armée. Un événement, en luimême assez insignifiant, nous montre cependant ce que les populations avaient à redouter des gens de guerre. Entre Sagonte et Carthagène s'élevait un monastère dédié à saint Martin. A l'approche de l'armée, les moines s'enfuirent tous dans une île voisine et laissèrent le vieil abbé à la garde de la maison. La troupe arrive et commence à piller, un soldat découvre l'abbé et s'apprête à le tuer lorsqu'il s'affaisse soudain lui-même, succombant à un mal inconnu. Cette mort subite cause une panique parmi ses compagnons qui prennent la fuite. La nouvelle de l'incident arrive à Léovigild qui, non moins épouvanté que ses soldats, leur ordonne de restituer au monastère tout ce qu'ils en ont enlevé.
Le pays, on le voit, avait toujours à souffrir quel-
i. Grég. de Tours, DeGlor. mart., I, 8-2.
LES mVASIOINS. 261
que chose de ces passages continuels de troupes. Léovigild fit une halte à Saragosse et poursuivit sa route vers la capitale provisoire d'Herménégild, Séville. La campagne s'ouvrit en 582. Il nous reste, de ce règne éphémère, quelques monnaies et une inscription. Les monnaies portent la formule consacrée des pièces visigothiques du même temps : Omnes nobis obediant, « Que tous nous obéissent. » L'inscription n'estpas moins curieuse : « Jésus-Christ. Au nom du Seigneur. En la deuxième année du règne de notre maître le roi Herménégild, que fait poursuivre son père, le seigneur roi Léovigild, dans la ville de Séville, parle duc Aïon *. » Léovigild ne marcha pas directement sur Séville, il préféra enlever à son fils la riche cité romaine de Mérida qui s'était donnée à son adversaire ; il s'empara ensuite de Caceres (== Câ^esarea). Pendant ce temps Léovigild avait négocié avec les Byzantins qu'il était parvenu, au prix de trente mille sous d'or^, à détacher du parti de son fils et celui-ci se trouva réduit à ses seules forces pour soutenir la lutte. Le roi des Suèves, Mir, tenta une diversion en faveur d'Herménégild, mais Léovigild l'entoura avec son armée et le força, sans coup férir, de retourner dans ses états. Pendant ce temps Herménégild fortifiait Séville ; son père marcha enfin contre cette ville en 583. Herménégild avec 1.300 hommes s'enferma dans un poste fortifié nommé Osset. Il y fut forcé, perdit beaucoup de monde et la place fut brûlée. Léovigild parut devant Séville. Le siège se prolongeant au
\. Cette inscription aura été i,n'avée pendant une absence de Léovigild, lorsque Aïon conduisait les opérations contre Herménégild.
2. On pourrait peut-être induire de là que le prix de l'alliance consentie avec Herménégild était moins considérable et consiàtait dans une indemnité pécuniaire.
delà de toute attente, Léovigild, afin de montrer aux assiégés sa résolution de ne jamais s'éloigner des murailles, commença à faire relever les murs d'Italica, distante de Séville de neuf kilomètres seulement. Après deux années de siège, Séville se rendit et Herménégild vint à Cordoue où il se réfugia dans une église. Léovigild, pour lui faire abandonner son lieu d'asile, lui envoya Reccarède, son propre frère qui lui jura qu'il ne serait pas dépouillé de ses dignités, et lui dit : « Viens te prosterner aux pieds de notre père et il te pardonnera. » Herménégild refusant de quitter son asile demanda que son père vînt l'y trouver, et quand celui-ci fut venu il se jeta à ses pieds. Le roi le prit, l'embrassa et le ilattant par de douces paroles, le tira hors de la ville et l'emmena dans son camp où, sans souci de la parole donnée, il le fît dépouiller de ses vêtements royaux et l'exila à Valence (584). On ignore l'époque et les circonstances dans lesquelles la femme d'Herménégild, la reine Ingonde et son fils passèrent en Afrique, mais on sait que la princesse y mourut et que l'enfant fut conduit à Constantinople auprès de l'empereur Maurice qui le fit élever et le remit plus tard à son aïeule Brunehaut.
Les derniers temps de la vie du roi Herménégild sont mal connus. Le chroniqueur Jean de Biclar dit qu'étant parvenu à s'échapper de Valence, le prince reconstitua une nouvelle armée, fut vaincu de nouveau et fait prisonnier à Tarragone. Pendant la vigile de la fête de Pâques, Léovigild envoya un évêque arien dans la prison pour faire communier Herménégild en lui promettant grâce complète. L'évêque fut repoussé avec colère, et, à son retour, Léovigild apprenant cette résistance donna ordre de faire mou-
rir son fils. Un certain Sisbert lui coupa la tête, le jour de Pâques, 13 avril 585.
Pendant cette même année, Andeca, roi des Suèves, ayant relégué Eboric, fils de Mir, dans un monastère, fut attaqué par Léovigild entré en Galice sous prétexte de venger Eboric. Andeca fut battu et forcé à se faire moine à son tour, Léovigild s'empara des états suèves et ainsi disparut pour toujours cette nationalité. Tandis que Léovigild annexait le royaume des Suèves, les rois francs Childebert et Contran lui déclaraient la guerre et envahissaient la Septimanie. Une flotte envoyée en Galice par Gontran afin de provoquer un soulèvement des Suèves, rencontra les navires de Léovigild qui l'anéantirent. Reccarède repoussait avec succès une nouvelle irruption des Francs dans la Narbonnaise lorsqu'il reçut la nouvelle de la maladie de son père. Il accourut à Tolède, mais, à son arrivée, Léovigild était mort (586).
Un grand caractère disparaissait à l'instant précis où il courait quelque risque d'être inférieur à la gloire de ses années passées. L'œuvre d'unité territoriale accomplie, Léovigild pouvait devenir un obstacle à l'unité religieuse qui seule cimenterait l'édifice laborieusement construit et dont toutes les parties n'étaient pas très exactement jointes. Léovigild incarnait le régime violent, instable et brutal issu des invasions barbares ; rien dans sa carrière ne permet de lui supposer la souplesse qu'allait exiger la pacification et l'unification religieuse. Il avait été l'homme d'une situation; cette situation arrivée à un degré plus avancé d'évolution, il lui eût été étranger, dangereux peut-être, et justement il disparaissait au moment où d'indispensable il allait de-
264 L'ESPAGNE CHUÉTlENiNE.
venir encombrant. Avec Léovigild c'était un ordre de choses qui s'en allait. Le vi° siècle, dans l'histoire d'Espagne, est caractéristique et, malgré la pénurie de documents que nous avons eue à déplorer, il nous est possible d'en parler avec quelque étendue, grâce aux ouvrages d'un prêtre de Galice, Paul Orose, né à Braga.
Orose, a-t-on dit avec raison, est un des écrivains dont l'étude est des plus utiles à ceux qui veulent bien connaître cette époque. Ce n'est pas qu'il soit par lui-même un grand esprit et un observateur bien profond. 11 était de ces gens qui naissent disciples ; peu capable de donner l'impulsion aux autres, mais très susceptible de la recevoir, il pouvait, en sous-ordre et bien dirigé, rendre de grands services. Le jour où le hasard mit Orose en présence de saint Augustin, sa vie fut fixée. Il nous a raconté que, pour fuir un danger qui le menaçait dans son pays, il s'était jeté dans un navire prêt à partir, sans môme demander où il devait le conduire. Le navire aborda dans un port de l'Afrique, et c'est ainsi que saint Augustin et lui se rencontrèrent pour la première fois. Orose se fit son collaborateur dans les grandes luttes sur la grâce, et alla combattre Pelage jusqu'en Orient. Nousl'avons rencontré déjà, appelant l'attention de saint Augustin sur l'hérésie priscillianiste, dans son Commonitorium de errore Priscillianistarum et Origenistarum, et provoquant en réponse le traité Ad Orosium contra Prlscillianistas et Origenistas. Il n'y a pas lieu de revenir sur ce sujet. C'est pour un autre écrit qu'Orose mérite quelques instants d'attention. Saint Augustin avait, semble-t-il, songé à l'utiliser dans ses luttes avec les pélagiens et l'avait envoyé en Palestine»
auprès de saint Jérôme. 11 y écrivit un Liber apo^ logeticus contra Pelagium de arhitrii libertate qui aura pu démontrer à saint Augustin que l'excellent homme n'était fait ni pour la polémique ni pour l'apologétique.
Précisément l'évêque d'Hippone était alors engagé dans son grand ouvrage intitulé La Cité de Dieu dans lequel il voulait démontrer, entre autres choses, que les malheurs résultant des invasions barbares, pour grands qu'ils fussent, n'étaient pas exceptionnels. Rome en avait éprouvé de plus grands et le récit en serait donné dans un livre spécial, cette Histoire universelle que Paul Orose était chargé d'écrire et qui devait n'être qu'un appendice de la Cité de Dieu.
Orose pour remplir le plan qui lui était assigné, se propose d'énumérer tous les accidents fâcheux qui sont arrivés au monde depuis qu'il existe. Dans ce dessein, il compile au hasard tous les récits qu'il trouve chez les écrivains anciens quand ils sont favorables à sa thèse. La critique lui manque tout à fait, et il cite avec le même sérieux les légendes les plus ridicules et les faits historiques les mieux constatés. C'est ainsi qu'il s'apitoie sur les victimes de Busiris, qu'il plaintles maris des filles de Danaiis, et qu'après avoir raconté les exploits des Amazones, il s'écrie d'un ton pénétré : « 0 douleur! Je rougis des erreurs des hommes ! On a vu des femmes ravager le monde, et l'on ose s'étonner que les Goths aient un peu rançonné l'Italie! » Ce qui relève cette compilation maladroite, ce qui lui donne, malgré ses faiblesses, une grande importance, c'est qu'elle est le premier essai d'une histoire qui ne s'enferme pas dans les limites d'une nation et comprend l'hu-
manité tout entière; c'est aussi qu'elle cherche à dégager de la série des événements la loi qui les régit et les explique; enfin, c'est qu'elle est composée pour le besoin des polémiques contemporaines et qu'elle nous fait connaître l'attitude des divers partis à l'époque où elle a été écrite ^ .
L'auteur de VHistoii-e universelle envisage les temps passés par rapport à ce qu'il juge être le dessein de la Providence sur l'humanité. De très bonne foi et le plus sérieusement du monde il fait graviter les peuples et les empires les plus fameux : Assyrie, Egypte, Perse, autour d'un petit groupe industrieux, exalté, ignorant et malpropre, les Juifs. Ceux-ci sont présentés comme les ancêtres du christianisme ^ et, à ce titre, accaparent exclusivement l'attention et l'intérêt. Cette conception trop volontairement rétrécie n'en sera pas moins appelée à un succès séculaire et qui dure encore de nos jours. 11 faut en faire honneur à Orose, son inventeur. Une autre innovation, c'est le rôle actif assigné à la Providence dans les affaires de l'humanité. La nouveauté ne consiste pas à dire d'une manière générale que Dieu mène le monde — les stoïciens l'avaient soutenu bien avant le christianisme — mais à vouloir montrer sa main dans chaque événement et à rendre compte des moindres détails par son intervention, Orose n'ignore rien; pour faire éclater le bon ordre que Dieu a mis en ce monde et la justice rigoureuse qu'il exerce, il faut que chaque action
\. G. BoissiER, La fin dupaganisme^i. II, p. 314.
2. Orose et la plupart de ses successeurs n'ont jamais paru se douter que le christianisme, je ne dis pas l'Église, n'avait été assure de prospérer que du moment où il rompit avec le judaïsme et se tourna vers la civilisation helléno-latine.
bonne ou mauvaise y soit aussitôt récompensée ou punie. C'est, par malheur, ce qui n'arrive pas toujours. Les faits contrarient plus d'une fois le système pieux d'Orose; mais il a des explications à tout, et, grâce à ses arguments subtils, quelque tournure que prennent les événements, il peut toujours se donner raison.
Il faut voir par quels tours de force il a essayé de prouver que les princes qui ont persécuté le christianisme ont toujours mal fini. Il triomphe avec Néron et Valérien; mais Trajan le gêne un peu : comment expliquer qu'il ait remporté tant de victoires, après avoir fait mourir saint Ignace? Il s'en tire en disant que la punition a été de n'avoir pas d'enfants, tandis que Théodose qui a protégé les chrétiens, en a laissé deux, qui lui ont succédé. — Hélas ! ces enfants étaient Arcadius et Honorius! — Orose éprouve aussi quelque embarras de la mort misérable de Gratien, le disciple et l'ami de saint Ambroise, qui ne faisait rien que par les conseils de l'évêque. Il ne trouve d'autre raison pour justifier la Providence qui l'a laissé assassiner que de rappeler qu'il a été bien vengé par Théodose, ce que Gratien aurait sans doute trouvé une compensation fort insuffisante. Bossuet qui s'inspire souvent d'Orose, est beaucoup plus sage que lui, quand il dit : « A la réserve de certains coups extraordinaires où Dieu voulait que sa main parût toute seule^ il n'est point arrivé de grand changement qui n'ait eu sa cause dans les siècles précédents. »
Afin de prouver que l'humanité, avant Jésus-Christ, avait eu à souffrir des maux plus nombreux et plus atroces que depuis l'avènement du christianisme, Orose entrait dans un détail infini de toutes les mi-
sères réelles ou imaginaires connues des historiens de son temps. Il allait plus loin et prétendait que les calamités qui avaient accompagné l'invasion des barbares ne paraissaient si épouvantables que parce (ju'elles étaient présentes; il suffisait de patienter un peu et bientôt dévastations et massacres prenant place dans le passé apparaîtraient aussi anodins que les pires malheurs de l'histoire ancienne dont personne ne s'émeut. C'est la philosophie du bonhomme Richard ; mais Orose enchérit. Il entreprend de prouver que non seulement les contemporains ont tort de se plaindre s'ils sont un peu houspillés, mais qu'ils doivent se tenir battus et contents parce que, à tout prendre, on ne vit jamais de siècle plus fortuné. Sur cette pente, Orose est intarissable. Craignant que ses contemporains n'apprécient pas assez la douceur de vivre au v® siècle, il leur fait observer que les gouvernements ne s'occupent pas seuls à faire le bonheur de l'homme, la nature se met de la partie. 11 y a toujours, nous dit-il, des invasions de sauterelles en Afrique, c'est vrai, mais elles sont moins voraces qu'autrefois et ne font plus que de légers dommages. Pour un peu plus, nous aurions eu la sauterelle philanthrope. En Sicile, l'Etna ne lance plus de flammes comme autrefois; s'il continue à fumer, on s'attend à ce qu'il dise que c'est pour servir de phare, mais non, c'est afin qu'on ne perde pas le souvenir de ses anciennes éruptions et qu'on jouisse mieux du plaisir d'en être délivré. Quant aux Goths, aux Alains, aux Vandales, qui depuis dix ans ravagent tout le pays entre le Rhin et la mer, il faut bien qu'il en dise quelques mots. Il les connaît d'autant mieux qu'ils lui ont donné la chasse, tendu des pièges, causé des frayeurs épouvantables, et qu'il ne leur a échappé
qu'à grand'peine. Or voilà le cas de s'appliquer sa maxime» que les misères présentes sont seules fâcheuses; cependant il est clair qu'il ne se sent pas encore bien rassuré, mais il veut faire à mauvaise fortune bon cœur : « Après tout, dit-il, ce sont là de légères épreuves, des avertissements que Dieu envoie dans sa bienveillance. On y est sensible parce qu'on a pris le goût du bien-être, qu'on est amolli par l'habitude des plaisirs et qu'à force de vivre sous un ciel serein, on ne peut plus supporter Fennui d'un nuage qui passée »
Dans le milieu où vivait Orose, l'entourage de saint Augustin, on jugeait sévèrement l'attitude du clergé espagnol à l'égard des barbares ; d'autant plus sévèrement que l'exemple donné par lui troublait les Africains placés, par l'invasion vandale, dans une situation analogue. Beaucoup songeaient à fuir et, ainsi qu'on le faisait dans les circonstances graves, consultaient Augustin. Celui-ci convenait que les timides ne manquaient pas de raisons, qui leur semblaient bonnes, pour justifier leur conduite. Le Christ n'avait-il pas dit à ses disciples : « Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre »? N'était-ce pas obéir à ses préceptes que de faire comme beaucoup d'évêques espagnols qui s'étaient mis à l'abri des barbares? En veillant à leur salut, ils agissaient dans l'intérêt même des fidèles, auxquels ils conservaient leurs prêtres, et qui, d'ailleurs, s'ils les avaient vus se dévouer, pouvaient se croire obligés de partager leur sort, ce qui aurait amené une véritable dépopulation de catholiques. Saint Augustin répond victorieusement à tous ces sophismes. Il