‹ L'Espagne chrétienneChapitre 63 sur 81 · Hist.,yu · texte numérisé non relu

Hist.,yu

aurait dû leur être sévère : nous venons de voir qu'il avait des raisons de leur en vouloir. Mais il oublie les mauvais traitements qu'il a reçus d'eux. A l'entendre, ils travaillent tous les jours à se civiliser; une fois les premières violences passées, ils se sont adoucis. Il voudrait même nous faire croire qu'ils rougissaient des excès qu'ils avaient commis \ ce qui leur attribue une délicatesse de sentiments bien surprenante. Leur façon, de vivre, nous dit-il, est changéç; de pillards qu'ils étaient, ils sont devenus laboureurs; ces champs qu'ils ont d'abord dévastés, ils commencent à les mettre en culture. Ils se rapprochent des anciens maîtres du pays ; ils consentent à supporter dans leur voisinage les gens auxquels ils ont pris leur fortune : c'est une vertu rare, car il est naturel que l'on déteste ceux à qui l'on a fait du tort. Ils vont même plus loin, et essayent de leur faire oublier le mal qu'ils leur ont causé. « Les Burgondes, dit-il, ne traitent pas les Gaulois comme des ennemis qu'ils ont vaincus; ils vivent avec eux comme des chrétiens qui sont leurs frères. » Si les malheureux qu'ils ont dépouillés, veulent bien se contenter du peu qu'on leur laisse, ils en sont aises et leur témoignent des égards, ut amicos et socios fovent ^ . Quant à ceux qui ne veulent pas rester, ils ne les empêchent pas de partir et les aident même à s'en aller. Orose, qui les a connus plus méchants, est confondu de cette bonté d'âme. Ce n'est pas ainsi que, quelques années auparavant, on parlait des barbares. Les civilisés les regardaient comme de véritables sauvages, qui ne savaient que détruire, et avec lesquels il était impossible d'entretenir aucune relation. Le poète Prudence, qui, en sa qualité de chrétien, aurait dû être étranger aux préjugés de la société ancienne, déclare en propres

termes qu'entre un barbare et un Romain il y a la même différence qu'entre un homme et une brute , et je me figure qu'au fond du cœur saint Augustin partageait les sentiments de Prudence. Mais Orose, quoique à peu près leur contemporain, était un peu plus jeune qu'eux. 11 appartient à une génération nouvelle quia moins d'attaches au passé, qui n'a pas encore assez vécu pour croire qu'il soit impossible de vivre autrement qu'on ne l'a fait. Il est à l'âge où l'on peut renoncer à ses opinions et à ses habitudes pour en prendre d'autres. Après une première révolte de son esprit contre cette barbarie qui submerge le monde et un timide essai de résistance qui n'a produit aucun résultat, décidé à s'y soumettre, puisqu'il ne peut l'éviter, il s'aperçoit, non sans quelque surprise, qu'elle offre encore quelques ressources et qu'après tout il ne sera peut-être pas impossible de s'accommoder à elle.

De Prudence à Orose, en moins de vingt ans, les esprits se sont singulièrement modifiés, on le voit. Non que les bienfaits de la domination romaine soient méconnus, mais ils sont appréciés autrement que par le passé. Quoiqu'on puisse hésiter sur le fond de la pensée de Paul Orose, il semble qu'elle se ramène à peu de chose près à ceci. Laissons les barbares où ils sont, gardons à Rome l'ombre de pouvoir qui lui reste, et ne bougeons plus de peur que tout ne se brise et nous écrase en tombant. Qu'on se rappelle les hautes visées de Prudence et on se rendra compte du chemin parcouru entre le poète espagnol et son compatriote l'historien.

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