‹ L'Espagne chrétienneChapitre 62 sur 81 · s. AlgistiN, EpisL CCXXVHI · texte numérisé non relu

s. AlgistiN, EpisL CCXXVHI

blablement, il y avait alors des gens disposés à être de cet avis. Ainsi il est vraisemblable que, dix ans à peine après le début de l'invasion, on commençait à s'habituer à vivre au milieu de ces alarmes. La longue suite de calamités qu'on avait traversée avait appris à se contenter de peu. Ceux qui se trouvaient ruinés s'estimaient heureux de vivre et jouissaient de l'instant présent sans se souvenir et sans prévoir ^ A la longue on se fait à tout. L'instinct de la vie est si puissant qu'il n'y a pas de situation si triste dont on ne finisse par s'accommoder. Nous touchons au moment où les anciens sujets de l'empire vont prendre leur parti de cette catastrophe de la civilisation romaine et se rallier aux barbares.

Il entrait dans le système optimiste d'Orose d'encourager ce sentiment, écrit M. Gaston Boissier dans les pages les plus délicatement approfondies qui aient été consacrées à notre auteur. Décidé, comme il l'était, à trouver qu'on exagère toujours les maux dont on souffre, il fallait qu'il cherchât des raisons pour consoler les gens des biens qu'ils étaient en train de perdre et leur prouver qu'ils ne méritaient pas d'être regrettés. Voici comment il raisonne : on s'afflige de voir l'empire menacé de périr, et, à cette occasion, on rappelle les bienfaits dont il a comblé l'univers ; mais doit-on oublier de quel prix l'univers les avait payés? On a toujours à la bouche le nom des grands généraux de Rome, on parle avec orgueil des victoires par lesquelles elle a fondé sa puissance; songe-t-on que ces victoires qu'on admire ont été

d. Un état d'esprit analogue est très finement décrit par le chancelier Pasquier dans ses Mémoires lorsqu'il fait observer que pendant la Terreur, se sachant désigné pour la guillotine en qualité d'ancien parlementaire, il se tenait caché tout en activant les préparatifs de son prochain mariage.

pour les autres peuples des défaites dont on devrait gémir, et que le bonheur d'une seule ville se compose de l'infortune du reste du monde? On n'y songeait plus guère; on était si heureux d'être Romain qu'on ne voulait plus savoir ce qu'il en avait coûté pour le devenir. C'est l'originalité d'Orose de s'en être souvenu. Il se rappelle avec plaisir que les Espagnols ont lutté deux siècles pour conserver leur indépendance ; il est fier de cette résistance héroïque et ne se- montre pas éloigné de mettre Numance, toute vaincue qu'elle est, au-dessus de sa rivale victorieuse ' . Ce sont là des sentiments nouveaux : dans ce grand ébranlement du monde, les vieilles nationalités se réveillent; le patriotisme commence à se déplacer, et l'on se souvient de la petite, de l'ancienne patrie oubliée, au moment où la grande va disparaître. En ranimant ces souvenirs d'un passé lointain dont on ne parlait plus guère, Orose ne veut pas seulement apprendre à ses compatriotes à se résigner aux événements, il compte bien qu'ils y trouveront quelques motifs d'espérer en l'avenir. « Vos pères, leur dit-il, ont maudit le jour sanglant où ils sont devenus Romains, et vous le bénissez aujourd'hui. Qui sait si ces grands désastres dont vous gémissez maintenant, ne seront pas pour vos fils l'aurore d'un temps plus heureux 2? » Beaucoup pensent qu'Orose ne s'est pas trompé, et il y a toute une école qui fait dater de l'invasion le rajeunissement de l'ancien monde et la naissance d'une civilisation nouvelle.

C'est le même sentime nt qui dicte à Orose le jugement qu'il porte sur les barbares. Il semble qu'il

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